Depuis fort longtemps, les échanges épistolaires d’écrivains sont considérés comme partie intégrante de leur œuvre. Les écrits d’artistes ont également éclairé d’une lumière nouvelle leur production – les Éditions des Beaux-Arts de Paris leur ont dédié une collection –, mais la publication de leurs courriers demeure plus confidentielle, même si L’Échoppe en a fait une de ses spécialités. À l’heure où le musée de l’Orangerie, à Paris, développe un programme d’expositions consacrées aux grands galeristes des avant-gardes (Paul Guillaume, Ernst Beyeler, Heinz Berggruen, Berthe Weill…), l’édition par Norma de la correspondance entre Joan Miró et Pierre Loeb, lequel fut son marchand à Paris jusqu’en 1948, vient à point nommé. À travers une sélection de lettres inédites, d’illustrations et de fac-similés, celle-ci révèle en effet la place déterminante des marchands dans l’accompagnement d’un artiste, tout en éclairant les contextes culturel, économique et politique dans lesquels s’inscrivent ces échanges, principalement ceux de la décennie 1926-1936, emblématique d’un bouillonnement créatif inouï au cœur duquel s’est donc construit le parcours d’une des figures majeures de l’art moderne.
Deux trajectoires en miroir
Joan Miró (1893-1983) entreprend son premier voyage à Paris en 1920 et s’y établit ensuite durablement, en particulier au numéro 45 de la rue Blomet (dans le 15e arrondissement), où il croise Paul Éluard, Max Ernst, Max Jacob, Michel Leiris, André Masson ou encore Tristan Tzara. Il explique chercher des formes inédites dans son œuvre : : « [Joan] Miró n’est pas un de ces êtres qui vous font une profonde et inoubliable impression dès la première rencontre. Il est cependant l’homme le plus mystérieux, le plus impénétrable que j’aie rencontré. [...] Silencieux, perdu dans ses rêves, il éclate tout d’un coup d’un rire enfantin qui ouvre démesurément sa petite bouche pincée. »
Pierre Loeb (1897-1964) quant à lui inaugure la galerie Pierre au numéro 13 de la rue Bonaparte (dans le 6e arrondissement) le 17 octobre 1924. Sur les conseils de son secrétaire Jacques Viot, c’est donc un tout jeune marchand qui expose, du 12 au 27 juin 1925, Joan Miró dans la capitale. Le vernissage a lieu à minuit ; le Tout-Paris s’y presse. Cela n’empêche pas Pierre Loeb d’affirmer en 1928 :« [Joan] Miró n’est pas un de ces êtres qui vous font une profonde et inoubliable impression dès la première rencontre. Il est cependant l’homme le plus mystérieux, le plus impénétrable que j’aie rencontré. […] Silencieux, perdu dans ses rêves, il éclate tout d’un coup d’un rire enfantin qui ouvre démesurément sa petite bouche pincée. » Le mystère s’entretient au fil des treize expositions que le galeriste consacre au peintre entre 1925 et 1939, en particulier dans l’espace plus vaste sis au numéro 2 de la rue des Beaux-Arts (actuellement galerie Berthet-Aittouarès ; dans le 6e arrondissement), avant que, les premières lois antijuives promulguées, Pierre Loeb soit interdit de commercer et dépossédé de son enseigne, « aryanisée » en 1941. Celui-ci s’exilera alors à La Havane, à Cuba. De retour à Paris en 1945, grâce à l’appui de Pablo Picasso, il réintègrera sa galerie et renouera avec Joan Miró. Et ce dernier d’affirmer en 1979, quinze ans après le décès de son marchand : « Pierre Loeb a ouvert les portes à de nouveaux horizons en tournant son dos de personnage en forme de tige de fleur… tournant son dos à des feuilles sèches. » La formule, sensible, rappelle la peinture même de Joan Miró. C’est là le secret des correspondances.
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Albert Loeb, Sonia Loeb et Joan Punyet Miró, Miró-Loeb. Correspondance 1926-1936, Paris, Norma éditions, 2026, 256 pages, 39 euros.



