Structuré en six chapitres : Turin, Lyon, Prague, Londres, San Francisco et Bagnolet (à travers le Wonder), De l’usage des forces magiques ou les contre-mondes de l’art, publié aux éditions MagiCité, élabore une contre-histoire des triangles magiques révélés dans Torino città magica (1978) de Giuditta Dembech, selon laquelle Turin, Prague et Lyon formeraient un triangle de magie blanche et, à l’inverse, prolongé vers Londres et San Francisco, un triangle de magie noire. Marianne Derrien attaque les soubassements binaires de cet imaginaire et dévoile l’écueil d’une appropriation mercantile de la magie en récit « ésotouristique » conservateur.
Chaque chapitre introduit l’histoire de ces villes et leurs liens avec la magie. S’ensuit un récit plus personnel de l’auteure, fait de son arpentage en leur sein. Transporté à Prague, par exemple, le lecteur passe de la ruelle d’Or, à la maison Faust, place Charles, pour finir sur les hauteurs de la capitale tchèque, à 390 mètres d’altitude, sur la Montagne Blanche (Bílá Hora). Au détour de ces différentes coordonnées, il découvre que l’existence ancestrale de Prague a largement été « marketée » pour exploiter châteaux, ruelles et légendes. L’effondrement des idéaux sociaux qui ont marqué l’histoire de la ville, à travers les passages, les chemins de traverse, et les bifurcations inventés par les artistes, est aujourd’hui attesté par leur absorption dans un circuit touristique comme un autre.
Une pratique de connaissance et d’insubordination
L’ouvrage s’attache ainsi à décrire la puissance salutaire de la magie, tout autant que son péril. Car si elle a certes constitué une forme de « profanation de l’ordre moral, ouvrant la voie à l’underground », ces visions d’un monde travaillent désormais les narrations officielles et les mythologies collectives : les artistes et auteurs contemporains n’ont de cesse de les réinvestir, parfois de manière esthétisante, voire strictement décorative, et là réside un risque.
Dès l’ouverture du livre, une citation de Walter Benjamin, extraite de l’article « Le surréalisme. Le dernier instantané de l’intelligentsia européenne » (1929), réactualise un constat clair : « Ce serait le moment de se mettre au travail sur une œuvre qui, plus qu’aucune autre, éclairerait la crise de l’art dont nous sommes témoins, une histoire de la poésie ésotérique. » À quelle crise de l’art sommes-nous confrontés aujourd’hui ? Peut-être pas tant à celle des formes qu’à celle de l’autorité des savoirs. Héritiers du partage moderne entre sciences et arts, nous évoluons dans un monde où les premières revendiquent le monopole de la vérité, reléguant les seconds au registre de l’enchantement.
Face à cette séparation, Marianne Derrien réhabilite la magie non comme folklore, mais comme pratique de connaissance et d’insubordination. À travers des enquêtes situées, elle articule création artistique, luttes sociales, écologiques et décoloniales. Les « forces magiques » deviennent des formes illicites de pouvoir, des gestes de profanation capables de fissurer l’ordre moral. En cela, l’auteure s’inscrit dans une critique du monopole épistémique occidental.
Il s’agit dès lors moins d’une cartographie des territoires que de celle des régimes de croyances et de conflictualité entre pouvoir et contre-pouvoir, où l’art et le magique sont des baromètres de ce que la modernité et sa science relèguent malheureusement hors du plausible ou du véridique.
--
Marianne Derrien, De l’usage des forces magiques ou les contre-mondes de l’art, Sainte-Colombe-près-Vernon, éditions MagiCité, 2026, 304 pages, 18 euros.




