Sous la houlette de Mathieu Potte-Bonneville, philosophe et directeur du département culture et création du Centre Pompidou, à Paris, Planétarium prolonge un cycle de tables rondes lancé en 2020 : un laboratoire d’idées où artistes et scientifiques croisaient leurs visions et expériences des mutations planétaires. Aux côtés de Charlène Dinhut, Mathieu Potte-Bonneville poursuit l’orchestration d’une constellation d’interventions cherchant à penser et ressentir notre condition terrienne.
Le projet trace une ligne claire : raconter ce que signifie habiter la Terre, comme expérience à la fois unitaire (nous habitons toutes et tous la même planète), mais aussi fragmentaire et dispersée. La finalité est de pouvoir répondre à la question : combien de mondes existe-t-il pour une planète ? Les interventions ici réunies ont la particularité d’être situées, elles constituent des géographies vécues, offrant une expérience spatiale précise et subjective, ouverte sur des formes de restitutions multiples (schémas, photographies, poèmes, performances, etc.). Cette approche voisine avec les théories de la cartographie radicale (Denis Wood, The Power of Maps, New York, Guilford Press, 1992), c’est-à-dire le fait de parler de la géographie en dehors de la géographie. En effet, pour les cartographes radicaux, parler d’espace et de temps, c’est toujours parler de géographie – cartographier n’étant rien de moins que décrire l’espace à un instant T.
Par sa pluridisciplinarité, l’ouvrage veut dépasser la vieille fracture occidentale entre art et science, cet héritage naturaliste qui sépare le rationnel du sensible et influence profondément nos manières de représenter la Terre. Ainsi le livre se conçoit-il comme une série d’éclairages singuliers, telle une monade leibnizienne, où chaque paire d’yeux articule, en un battement de cils, l’image et la parole, des situations réelles et des situations rêvées.
Cartographier le visible
Planétarium met en avant la rigueur scientifique, laquelle pose comme condition de la connaissance le constat qu’il n’y a rien d’enchanté et que la compréhension du monde passe par la démonstration qu’il n’est pas magique. L’ouvrage reformule ce diagnostic à partir de l’interrogation suivante : réduire le vivant aux pratiques de catégorisation et de comptabilité ne participerait-il pas à le désenchanter davantage, enfermant l’humain dans une logique extractiviste devenue aujourd’hui une limite ? En témoigne le récit de l’activiste Imani Jacqueline Brown décrivant la toxicité des usines pétrochimiques construites sur les anciennes plantations du sud-est de la Louisiane ; ou la démarche de l’artiste chinois Liu Chuang, lequel cartographie les routes mondiales du lithium, suivant leur expansion au rythme de la disparition des chants polyphoniques indigènes ; ou encore la contribution de la plasticienne française Lili Reynaud Dewar qui interroge les complicités entre pétrochimie, virilisme et réaction conservatrice.
En filigrane visuel, le travail graphique d’Éric Valette traverse l’ouvrage. Il poursuit ce que le réalisateur concevait en direct sur des tables lumineuses lors de conférences au Centre Pompidou en tant qu’accompagnateur-dessinateur. Cette écriture parallèle, en marge des discours, relie par le trait le geste de la pensée.
Alors que la crise écologique fracture nos représentations du monde, Planétarium cherche non pas à uniformiser, mais à faire tenir ensemble des écarts et une altérité perceptive précieuse. Le livre rappelle que voir, c’est déjà agir, et que nos manières de décrire le réel conditionnent la façon dont nous l’habitons et l’exploitons. En articulant art et science, il esquisse une cartographie du visible où la diversité devient méthode, et la coexistence une forme de résistance.
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Charlène Dinhut et Mathieu Potte-Bonneville (dir.), Planétarium, un atlas pour le monde à venir, Paris, Éditions du Centre Pompidou, 2025, 192 pages, 25 euros.
