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Les livres d’artistes en quête de nouveaux publics

Apparus à la fin du XIXe siècle, ces « livres de dialogue », selon les termes du poète Yves Peyré, sont le fruit d’un échange entre des artistes et des écrivains. Comment, dans un contexte économique difficile, ont-ils su se réinventer ?

Éric Tariant
19 mai 2026
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Simone Fattal tenant l’ouvrage Ce qu’on dit au Poète à propos des fleurs d’Arthur Rimbaud qu’elle a illustré, paru aux éditions VillaRrose, en 2025. Photo Karen de Loisy

Simone Fattal tenant l’ouvrage Ce qu’on dit au Poète à propos des fleurs d’Arthur Rimbaud qu’elle a illustré, paru aux éditions VillaRrose, en 2025. Photo Karen de Loisy

En novembre 2025, Philippe Cognée était l’invité d’honneur du Salon Page(s, le grand rendez-vous parisien de la bibliophilie contemporaine et du livre d’artiste. Les visiteurs pouvaient y découvrir ses estampes accompagnant le chant OurObOrOs de Louis Calaferte (Tarabuste), véritable cantique du désir. « Il ne s’agit pas d’illustrer, mais d’être en écho et de trouver la bonne mesure. Si le poète a effectué un vrai travail d’écriture, je dois faire de même », soulignait alors Philippe Cognée.

Une histoire de Papier

Les spécialistes font remonter à 1874 l’apparition du livre d’artiste appréhendé sous la forme d’un échange entre un peintre et un auteur. Constitué de Stéphane Mallarmé et de Charles Cros, ce premier duo a donné naissance à un long poème rêveur, entremêlé de huit eaux-fortes, Le Voyage d’Urien. En 1875, Édouard Manet dialogue à son tour avec le poète, réinventant Le Corbeau d’Edgar Allan Poe. « Cet ouvrage est un monument, souligne Yves Peyré, auteur de Peinture et poésie, le dialogue par le livre (1874-2000), une anthologie incontournable parue chez Gallimard en 2001. Stéphane Mallarmé et Édouard Manet ont passé toute mesure avec ce seul objectif : couper le souffle du lecteur par la juste manifestation d’une dramaturgie intime. Il n’est pas douteux qu’ils aient voulu hausser le poème d’Edgar Poe au niveau du Faust de Goethe. »

C’est un marchand d’art, Daniel-Henry Kahnweiler, qui systématisera ce type de tandem en conviant, à parité, sans subordination de l’un à l’autre, les peintres et les poètes les plus talentueux de son temps. En 1909, il se tourne vers Guillaume Apollinaire et lui propose de choisir lui-même son partenaire. Ce sera André Derain avec lequel l’écrivain compose L’Enchanteur pourrissant. L’artiste conçoit un décor sylvestre ponctué de personnages hiératiques et sensuels inspirés de l’art primitif, qui enlacent le conte touffu de Guillaume Apollinaire. L’année suivante, Daniel-Henry Kahnweiler invite Max Jacob, lequel écrit deux contes mystico-burlesques — dont Saint Matorel, publié en 1911 — en regard d’œuvres de Pablo Picasso. « Le peintre ne s’est guère ému de la phrase disloquée ou tire-bouchonnée de son ami, commente Yves Peyré ; il s’est imposé brutalement en visiteur quelque peu sans-gêne. Et, miracle, il a eu raison, c’est en ne s’attardant pas à la lettre possible qu’il touche à l’esprit. »

Les livres d’artistes sont souvent produits en petit tirage sur des papiers de qualité et s’appuient sur une mise en page soignée. Ils recourent à une typographie traditionnelle, parfois à la calligraphie. Ceux réalisés par les cubistes qu’édite Daniel-Henry Kahnweiler sont de volumes et de formats limités. Ils sont en cela très différents de ceux conçus par un autre marchand d’art, Ambroise Vollard, lequel privilégie les caractères typographiques précieux et les grands formats, comme en témoigne Parallèlement (1900) qui associe le poème de Paul Verlaine à de subtiles lithographies rosées de Pierre Bonnard. Le galeriste Aimé Maeght, lithographe de métier, préfère entrelacer les textes et les figures plutôt que de les juxtaposer, créant de brèves rencontres entre un écrivain et un peintre. Parmi ses plus belles réussites se trouve Parler seul (1950), un poème que Tristan Tzara composa en 1945 à l’hôpital psychiatrique de Saint-Alban (Lozère) et que colorent les lithographies pleines de fraîcheur et de tendresse de Joan Miró.

Si certains peintres ou auteurs comme Tristan Tzara, Pierre Reverdy ou Francis Picabia se sont parfois passés d’éditeur, ce dernier demeure le plus souvent un partenaire obligé. Il est le chef d’orchestre, celui qui facilite la rencontre et l’accompagne jusqu’à la naissance de l’objet.

La disparition, dans les années 1980-1990, de trois grandes figures de l’édition d’art — Aimé Maeght en 1981, Tériade en 1983 et Gérald Cramer en 1991 — ainsi que la crise du marché de l’art du début des années 1990 ont quelque peu ébranlé le fragile équilibre de cette discipline de niche. La fermeture, en 2006, de la librairie Nicaise, temple de la bibliophilie entièrement voué aux éditions originales en tirages limités sur beaux papiers et aux livres illustrés contemporains, qui avait pignon sur le boulevard Saint-Germain, dans le 6e arrondissement de Paris, n’a rien arrangé.

Naples, dans l’éclat de sa différence, poèmes d’Yves Peyré et gravures d’Ernest Pignon-Ernest, Al Manar éditions, 2025. Courtesy d’Al Manar éditions

Une offre qui se maintient

Malgré le contexte économique incertain et le public plus clairsemé, les éditeurs de bibliophilie contemporaine sont pourtant toujours au rendez-vous. Ils étaient plus de cent à Page(s en 2025 et restent nombreux également au Marché de la poésie, chaque printemps à Paris, ainsi que dans les salons du livre régionaux. « Il y a de plus en plus de jeunes éditeurs qui se lancent, note Yves Peyré. J’observe une belle vitalité et beaucoup de créativité, avec un grand nombre d’artistes brillants et d’écrivains engagés dans cette discipline, continuant de créer dans une époque bousculée, qui ne sait plus trop ce qu’elle aime et ce qu’elle n’aime pas. »

« Les métiers artisanaux et le fait main reviennent à la mode. C’est en faisant appel à de plus jeunes artistes que l’on parviendra à renouveler la clientèle. »

Témoignage de cette créativité, le premier opus de la collection « Rrose Pompon », paru en 2025 aux éditions VillaRrose, associant littérature et arts visuels, invite à un réjouissant pas de deux entre un bouquet explosif d’Arthur Rimbaud Ce qu’on dit au Poète à propos des fleurs et des aquarelles flamboyantes de Simone Fattal. Tout aussi étonnant est Japon 1968 (2025), véritable hymne à la paix publié par Le Renard Pâle. Il se compose de quinze haïkus et de vingt-neuf photographies de Hans Silvester prises au Japon en 1968 ; l’ensemble est inséré dans un châssis magnétique. Les éditions Al Manar offrent quant à elles, sous la plume d’Yves Peyré, Naples, dans l’éclat de sa différence (2025), un portrait de cette ville du sud de l’Italie où se sont croisés tous les peuples de la Méditerranée. Ernest Pignon-Ernest le rehausse de croquis et dessins pris sur le vif, ou revisite quelques chefs-d’œuvre de la Naples de Caravage et d’Artemisia Gentileschi.

Quels sont les changements notables en ce premier quart du XXIe siècle ? En premier lieu, les éditeurs ont réduit leur tirage. D’une moyenne de 200 exemplaires jusqu’alors, celui-ci a progressivement chuté pour atteindre une fourchette de 20 à 60 exemplaires aujourd’hui.

En second lieu, ces mêmes éditeurs ne conçoivent plus qu’un à trois titres par an. C’est le cas notamment du peintre et graveur Thierry Le Saëc, à La Canopée, et de Corinne Dutrou, à l’atelier R.L.D. Cette dernière fabrique en une soixantaine d’exemplaires des leporellos dans la collection « Les petits accordéons ». Pour ce faire, elle sollicite des artistes issus entre autres de la figuration narrative, du monde du design, de la bande dessinée ou du street art, comme Hervé Di Rosa ou Speedy Graphito.

Malgré une telle richesse de création, les « livres de dialogue » souffrent aujourd’hui du déclin des cercles d’amateurs — clubs et sociétés de bibliophiles —, dont les membres souvent vieillissants peinent à se renouveler, ainsi que d’une raréfaction des librairies spécialisées, impactant leur distribution. Ils doivent également faire face à la frilosité des bibliothèques publiques, moins présentes sur ce segment depuis une dizaine d’années. « Il y a un retour aux sources, tempère Corinne Dutrou. Les métiers artisanaux et le fait main reviennent à la mode. C’est en faisant appel à de plus jeunes artistes et à de nouveaux créateurs que l’on parviendra à renouveler la clientèle. » Pour pallier le manque de débouchés, l’éditrice diffuse ses ouvrages par le biais de la boutique de la Métairie Bruyère, à Parly (Yonne), lors des expositions d’été, mais aussi grâce à son site Internet, ouvrant des perspectives.

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