La Biennale de Venise est depuis longtemps un lieu où l’art se vend, même si cette dimension commerciale est le plus souvent passée sous silence. Officiellement, la Biennale est une institution non commerciale subventionnée par l’État ; évoquer des ventes – a fortiori en conclure sur place – y est donc généralement mal vu. Mais pas cette année : jamais encore on n’avait vu autant de marchands, de maisons de ventes et de fondations privées afficher aussi ouvertement les prix des œuvres et les proposer à la vente à la foule de collectionneurs présents cette semaine à Venise. Certains sont même peut-être encouragés par le taux de TVA de 5 % sur les œuvres d’art appliqué depuis un an par l’Italie, désormais le plus bas d’Europe.
Pour la première fois, Christie’s organise à Venise une exposition-vente, réunissant aussi bien des maîtres anciens, comme Lucas Cranach, que des figures majeures de l’art moderne et contemporain, telles qu’Andy Warhol, Louise Bourgeois ou Mark Bradford. Les prix vont de 500 000 dollars à 50 millions de dollars. Plusieurs œuvres entretiennent un lien avec Venise, notamment une vue de la cité peinte par J. M. W. Turner en 1841 et une autre du Grand Canal réalisée par Édouard Manet en 1873, accrochée aux côtés d’un Portrait de Laura Dianti par Titien (vers 1523). L’exposition n’est accessible que sur invitation, du 4 au 10 mai. « C’est une première pour nous : présenter, à l’occasion du vernissage [de la Biennale], une sélection d’œuvres à un grand nombre de nos plus importants clients présents à Venise », explique Adrien Meyer, directeur mondial des ventes privées de Christie’s. Il souligne que la ville s’impose aussi naturellement pour la maison de ventes, dans la mesure où une partie de la collection de son propriétaire, François Pinault, y est présentée. Christie’s avait par ailleurs déjà soutenu par le passé des expositions dans les pavillons britannique et nigérian.

Œuvre de Giovanni Francesco Barbieri, dit Le Guerchin, proposée à la vente chez Christie’s à Venise. © Christie’s Images LTD 2026
Intitulée « Ghost Pavilion : A Venice Revealed », cette présentation fait écho à d’anciennes expositions consacrées notamment à Louise Bourgeois et Mark Bradford, mais aussi à la « riche histoire du bâtiment », précise Adrien Meyer. Immortalisé par Monet en 1908, le Palazzo Ca’Dario – palais gothique remanié par Giovanni Dario, secrétaire du Sénat vénitien qui négocia un accord de paix avec les Ottomans en 1479 – a depuis été occupé par des comtesses, des aristocrates, des financiers, ainsi que par le manager du groupe The Who. L’édifice est actuellement proposé à la vente par Christie’s Real Estate. Selon Adrien Meyer, Venise a la capacité d’associer commerce et prestige institutionnel, à l’image de la percée opérée par Art Basel à Paris, une ville d’abord réputée pour ses musées de premier plan, mais dont la stature sur le marché de l’art ne cesse de croître. « Une voie similaire s’ouvre à Venise, estime-t-il. Les initiatives commerciales et celles institutionnelles peuvent coexister, à condition de rester attentif à la pertinence de chacune. »
À mesure que les financements publics se sont taris, les marchands et les collectionneurs privés ont intensifié leur soutien à la Biennale au cours de la dernière décennie. Ils prennent en charge non seulement les frais de production, de transport, d’installation et de personnel des expositions présentées dans les pavillons nationaux et des événements collatéraux, mais aussi les dîners fastueux et les fêtes qui constituent les moments forts du vernissage.
« Il n’existe plus vraiment de bon système pour financer ce type d’événement ; les marchands prennent donc de plus en plus le relais, estime Marc Glimcher, directeur général de Pace Gallery. Cela signifie qu’ils doivent couvrir leurs coûts, principalement en vendant les œuvres. Certains y parviendront, d’autres non. Tout dépend de la capacité des galeries à soutenir leurs artistes. »
La Biennale de Venise n’a pas répondu à nos sollicitations concernant l’intensification de la dimension commerciale de l’événement. Il semble qu’il ne soit pas demandé aux exposants de déclarer s’ils entendent vendre des œuvres pendant leur présence en Italie, où le taux réduit de TVA de 5 % sur les importations et les ventes d’œuvres d’art a renforcé la position du pays sur le marché mondial de l’art. En 2019, les organisateurs de la Biennale avaient décidé de retirer les noms des marchands des cartels, signe d’une volonté de se tenir, au moins en apparence, à distance de toute activité commerciale.
La conseillère italienne en art Barbara Cortina estime qu’« une part significative des transactions » réalisées à la Biennale de Venise concerne « des œuvres du second marché ». Cette année, toutefois, l’attention semble davantage se porter sur l’art contemporain. Selon une étude d’Artnet News, 90 % des artistes présents dans l’exposition internationale sont vivants. C’est précisément sur ce terrain, celui du premier marché, que le taux de TVA à 5 % constitue une « véritable incitation, souligne Barbara Cortina. Dans ces cas-là, ce taux peut réduire de manière significative le coût final pour les collectionneurs. »
Nombre d’œuvres sont en outre spécialement produites pour la Biennale, y compris des projets ambitieux de grande envergure. Certains marchands travaillent main dans la main avec des fondations privées, notamment lorsqu’il s’agit d’assumer les coûts élevés de production. L’artiste Lydia Ourahmane, née en Algérie, présente ainsi de nouvelles installations sculpturales à la Fondation Nicoletta Fiorucci, après une résidence au sein de l’antenne vénitienne de cette institution fondée à Londres en 2021 par la mécène romaine éponyme. Nicoletta Fiorucci a inauguré son espace vénitien l’an dernier. L’exposition de Lydia Ourahmane a été entièrement produite par la fondation, tandis que sa galerie, Chantal Crousel (Paris), propose certaines œuvres à la vente, à des prix allant de 10 000 à 90 000 euros. Philippe Manzone, directeur de l’enseigne, précise que le rôle principal de la galerie consiste à promouvoir l’exposition, aussi bien en amont de la Biennale que dans les semaines qui suivent le vernissage. À ses yeux, les dimensions commerciale et institutionnelle d’un événement aussi prestigieux peuvent parfaitement coexister. « L’activité commerciale est devenue plus visible à la Biennale, parce qu’elle a concerné un nombre croissant d’acteurs au cours des quinze dernières années, mais cet effet est déjà en train de s’atténuer. Lorsqu’une exposition est de grande qualité, je crois que l’activité commerciale qui l’entoure cesse d’être un problème », précise Philippe Manzone.

Mel Ramos, Mysta of the Moon, 1963. Courtesy the estate.
Des ventes sont attendues, à la fois sur le second marché et sur le premier marché, à la faveur de la rétrospective consacrée à Mel Ramos, figure du pop art de la côte ouest des États-Unis, au Palazzo Bragadin Carabba, organisée en collaboration avec la succession de l’artiste et la Mel and Leta Ramos Family Foundation. Dans les documents de presse diffusés en amont de la Biennale, l’exposition était présentée comme « la plus importante présentation posthume de l’œuvre de Ramos depuis dix ans », réunissant près de 100 œuvres, dont la plupart seront proposées à la vente, à des prix allant de 50 000 dollars à 1,8 million de dollars. Le lieu abrite également « une vaste boutique », proposant des éditions limitées ainsi que 28 lithographies proposées à partir de 3 500 dollars. Le collectionneur vénézuélien Ronald Harrar, qui a conçu l’exposition avec la succession de l’artiste, assume pleinement la dimension commerciale de la Biennale. « Nous considérons que Venise, particulièrement dans le cadre de la Biennale, constitue une plateforme d’une efficacité unique, où convergent discours institutionnel et visibilité de marché, explique-t-il. Notre exposition est pensée pour opérer sur ces deux registres : comme une proposition curatoriale rigoureuse, fondée sur un travail d’archives, et comme un instrument de relance de l’intérêt du marché. »
Les ventes conclues à l’occasion de l’exposition ne profiteront pas toutes directement à la Mel and Leta Ramos Family Foundation, précise une porte-parole du projet. « Les œuvres réunies dans l’exposition sont présentées en collaboration avec la succession de Mel Ramos, ainsi qu’avec les prêteurs et collections participants ; les mécanismes habituels du premier et du second marchés s’appliquent donc selon les cas. En revanche, une partie des recettes tirées de certaines éditions, notamment les lithographies et les publications, contribuera au financement de la fondation et de ses initiatives philanthropiques », ajoute-t-elle.
Dans d’autres cas, les artistes conservent l’initiative. Amin Jaffer, commissaire du pavillon indien à l’Arsenale, souligne que l’ensemble des œuvres présentées appartient aux cinq artistes – parmi lesquels Sumakshi Singh et Ranjani Shettar – et non aux galeries qui les représentent. Le pavillon indien bénéficie du soutien du ministère de la Culture du pays, ainsi que de deux organisations artistiques à but non lucratif : le Nita Mukesh Ambani Cultural Centre et la Serendipity Arts Foundation. Pour Amin Jaffer, les dimensions institutionnelle et commerciale de la Biennale ne sont pas incompatibles. « Nombre de projets présentés à la Biennale sont financés et soutenus par des galeries, qui organisent de plus en plus des expositions de niveau muséal, apportant une contribution réelle à la recherche comme à l’accès du public », observe-t-il.
Nadim Samman souligne pour sa part que la fondation britannique Autotelic, qu’il dirige, ne vend rien et ne se livre à aucune activité marchande, précisément en raison de son statut caritatif. La fondation présente deux expositions consacrées au duo italien Eva et Franco Mattes : l’une au Palazzo Franchetti, jusqu’au 30 juin, l’autre au Cabanon, une piscine privée située sur l’île de la Giudecca, jusqu’au 31 mai. Nadim Samman n’en décrit pas moins comme complexe « la danse » entre institutions publiques et marché. « Et Venise reste toujours un glorieux désordre !, ajoute-t-il. Je me souviens très bien être entré, il y a quelques années, dans le pavillon britannique et avoir aperçu, sur les marches, un représentant d’une grande galerie anglaise, papiers en main, en train d’enregistrer les ventes des œuvres présentées à l’intérieur. Il faut se souvenir qu’entre 1942 et 1968, la Biennale disposait d’un bureau des ventes destiné à aider les artistes à trouver des acquéreurs. Elle prélevait même une commission ! »
De fait, le statut de la Biennale comme marché officieux, mais puissant, jouant un rôle moteur dans le commerce mondial de l’art contemporain, remonte à plusieurs décennies. Pourtant, il y a encore dix ans, les marchands hésitaient à reconnaître publiquement le soutien qu’ils apportaient aux expositions et aux nouvelles commandes à Venise, sans parler des ventes qu’ils y réalisaient. Cette réserve a manifestement vécu. Oubliez l’adage « see it in Venice, buy it at Art Basel » [« vous le voyez à Venise, vous l’achetez à la Foire de Bâle »] : désormais, il faudrait plutôt dire « see it in Venice, buy it in Venice » [« vous le voyez à Venise, vous l’achetez à Venise »].




