Lucio Fontana
L’intérêt pour les céramiques de Lucio Fontana n’a cessé de grandir au cours des trois dernières décennies, et celles-ci sont aujourd’hui considérées comme la part la plus expérimentale de l’œuvre.
Cette somptueuse exposition nous invite à voir céramiques baroques et Concetti Spaziali comme inséparables. Les premières étant une manière de s’expliquer avec la tradition, les seconds une façon d’aborder en sculpteur l’abstraction picturale pour affronter l’espace. Comme il l’énonçait dans un texte manifeste de 1939, Lucio Fontana se revendiquait sculpteur, non céramiste, et affirmait que dans son œuvre « la forme plastique est indissociable de la couleur ». Torso Italico est une sculpture en grès sombre avec des vêtements peints en brun et des incrustations en céramique blanche pour l’armure. Un torse, ou plutôt un tronc, très librement inspiré de l’Auguste dit « Prima Porta ». Le bras gauche est coupé à hauteur d’épaule, le bras droit est coupé au niveau du poignet, le visage primitiviste est comme hébété. En 1938, Fontana nous projette déjà dans les thèmes existentiels et l’informel de l’après-guerre. Non loin de lui se trouve une version du célèbre crocodile coloré de 1936-1937. Une façon de voir grand avec la céramique qui semble ici venir à l’appui de la fantaisie impériale.
L’événement, c’est la réunion d’une douzaine de Crocifissi : neuf crucifix en céramique émaillée d’une trentaine de centimètres de hauteur, ainsi que trois représentations de ce thème sur plaques émaillées, et quatre Deposizione également sur plaques. Exécutées entre 1951 et 1961, ces variations poussent le thème à la limite de l’incarnation : quelques pétales d’argile avec des rehauts de couleur, une incision pour tracer l’échelle, deux traits de pinceau pour faire une croix. À travers ce qui ressemble à un balbutiement, on oublie le drame et l’on touche à l’idée. Dans un Cristo de 1959, la figure est couverte d’un motif de taches vertes directement inspirées du vêtement de camouflage militaire, avec çà et là quelques flocons d’or. En découvrant à la suite un Concetto Spaziale de 1951, une simple plaque d’argile peinte en azur, trouée comme par la mitraille, ou cette Natura de 1959-1960, on perçoit, au-delà des différences de manière, une même pensée en action.
Du 24 avril au 27 juin 2026, Galerie Karsten Greve, 5 rue Debelleyme, 75003 Paris

Vue de l’exposition « Lydia Ourahmane : 1752 photos » à la Galerie Chantal Crousel. Courtesy de l’artiste et Galerie Chantal Crousel. Photo Jiayun Deng
Lydia Ourahmane : 1752 photos
Les « 1752 photos » qu’expose Lydia Ourahmane couvrent une période de 11 années, du début de sa carrière artistique jusqu’à aujourd’hui. Les images se présentent sous forme de planches contact avec en vis-à-vis les bandes de négatifs correspondant. Planches et négatifs sont encadrés séparément, le tout formant 75 œuvres faisant une seule ligne qui court sur tous les murs de la galerie. Dans leur très grande majorité, les photos ont été prises en Algérie, mais on aperçoit aussi Le Caire, Lecce ou la Kunsthalle de Bâle. Devant ces traces d’une somme d’expériences, le spectateur se sent un peu intrus, un peu enquêteur. Une grande place est donnée à une exploration des grottes du Tassili, auxquelles on sait que l’artiste a consacré un film, une insistance mise à documenter la combustion d’une voiture dans le désert puis sa carcasse calcinée. Les photos en noir et blanc sont minoritaires, mais parmi celles-ci on remarque une pellicule consacrée à un cimetière en Algérie, et une autre aux manifestations du Hirak en 2019.
La petite pièce que l’on trouve à droite en entrant dans la galerie est restée vide et il faut approcher son téléphone du mur du fond pour visionner Haraga (Burning). C’est une vidéo d’une minute et trente secondes qui a servi au diplôme de fin d’études de Lydia Ourahmane au Goldsmiths College à Londres en 2013. Elle lui a été envoyée via Bluetooth par Houari, rencontré dans le cadre de ses recherches. Haraga est le mot arabe pour « brûler » et se réfère à la pratique de destruction de leurs papiers par les clandestins pour entraver leur procédure d’expulsion. Dans la vidéo, on voit douze personnes sur un canot à moteur qui célèbrent leur arrivée imminente sur la côte espagnole. Celui qui filme, c’est Houari. Dans la salle principale, dans le passage, Lydia Ourahmane a fait déverser 85 kg de terre d’Oran importée en contrebande. Les différents éléments exposés forment une constellation. Ils parlent d’identité, de filiation, de fraternité, dans un pays où le droit du sol est régulièrement remis en cause.
Du 25 avril au 28 mai 2026, Galerie Chantal Crousel, 10 rue Charlot, 75003 Paris

Vue de l’exposition « Gernot Wieland : Minor Corrections » chez The Pill, Paris. Courtesy de l’artiste et The Pill. Photo Rebecca Fanuele
Gernot Wieland : Minor Corrections
Avec des dessins, des petites peintures sur bois, des figures en céramique dans un style infantile, mais aussi des récits de rêves et des schémas explicatifs, Gernot Wieland a conçu une exposition qui ressemble à la restitution d’un atelier de thérapie familiale. On y trouve notamment un très long socle avec des figurines en céramique pour représenter le père, la mère, le moi, et un renard. Enfin, c’est un peu plus compliqué, car Wieland, qui affectionne les ratures, a d’abord nommé l’une d’elles « maman » et « moi » avant d’opter pour « papa ». Autour de ces pièces minuscules se trouvent de petites plaques de céramique dressées à la verticale, soutenues par un simple clou, avec des images gravées. Elles figurent les souvenirs-écrans de la théorie freudienne. Sur un écran de papier posé sur une chaise est projeté Bird in Italian is Uccello. C’est une histoire à tiroirs à partir d’une adaptation pour le théâtre de The Birds de Daphné du Maurier, la nouvelle qui inspira Alfred Hitchcock. Au sous-sol, on découvre Family Constellation With A Fox, le plus récent film de Wieland. C’est un récit fantastique à la première personne lu en off et en anglais par l’artiste lui-même, avec son léger accent autrichien. Le narrateur est homme de ménage dans un hôtel, il relate ses échanges avec ses deux collègues féminines. L’une d’elles à la particularité d’écrire chaque jour un poème sous un lit d’une des chambres avant de commencer son travail. Le narrateur parle aussi de ses rêves, du souvenir de personnes disparues et accueille les récits de ses collègues dans son monologue. Parmi les figures qui le hantent, figurent Ingeborg Bachmann et Walter Benjamin et les réflexions de celui-ci sur le conte de fées. À l’écran, on voit des couloirs et des chambres dans des bâtiments, des façades, mais aussi de très brèves séquences animées avec des dessins, objets et figurines. On reconnaît des éléments déjà vus dans l’exposition. Les choses se mettent en place et on a l’impression de pénétrer davantage dans la fiction teintée de biographique de Wieland, d’une indéniable qualité littéraire et plastique.
Du 24 avril au 30 mai 2026, The Pill, 4 place de Valois, 75001 Paris

Vue de l’exposition « Mirna Bamieh. Sour Things : The Door chez NIKA Project Space, Paris, 2026. Photo Nicolas Brasseur. Courtesy of NIKA Project Space
Minar Bamieh. Sour Things : The Door
Mirna Bamieh a fondé Palestine Hosting Society, un projet artistique visant à explorer les pratiques alimentaires traditionnelles en Palestine, et particulièrement celles en voie de disparition. Dans « Sour Things : The Door », la porte du titre est figurée par un rideau de pierres en céramique blanche accrochées à des fils métalliques. Cette porte, que l’on est invité à franchir, est une marque d’hospitalité qui nous est adressée au nom de ceux qui n’ont plus de maison. Trois vidéos diffusées sur autant d’écrans nous montrent, filmés dans leur cuisine ou dans leur salon, des amis de Bamieh, tous exilés, comme elle, au Portugal. Venus du Levant, du Maghreb ou d’Iran, ils nous parlent de quelques produits alimentaires, ingrédients, épices, qu’ils font voyager avec eux ou qu’ils importent parce qu’ils contiennent une part du pays natal. Des récits d’expérience qui nous sont adressés de la façon la plus directe. En dehors de ce dispositif est diffusé un bref récit de la mère de l’artiste, restée en Palestine, un extrait d’une conversation en zoom. Cette femme parle de souvenirs et des saveurs qui leur sont attachées, et des aliments qu’elle ne peut envoyer à sa fille. Les ancêtres de Bamieh étaient des marchands qui faisaient le commerce de gombos à travers la Méditerranée. Elle leur rend hommage avec des gombos géants en céramique dispersés sur le sol, certains portant des inscriptions en arabe ou en anglais. Sur l’un d’eux, on peut lire : « un chagrin silencieux logé dans la gorge, trop tendre pour parler et trop lourd pour avaler » (selon notre traduction). Au mur sont présentés de petits dessins à l’encre dans une manière tachiste. Au centre de chacun, figure un parallélépipède transparent tracé en noir, quelques clous fixés sur la feuille, et les noms en arabe de quelques-uns de ces ingrédients nécessaires à la préservation d’une culture.
Du 16 avril au 23 mai 2026 (Commissaire : Anne Davidian), NIKA Project Space, 43 rue de la Commune de Paris, 93230 Romainville




