Les deux maisons se font face, séparées par une cour propice à accueillir performances, spectacles et concerts. C’est dans ces bâtiments de 1 600 m2 chacun, qui ont accueilli par le passé deux familles, que la Villa Hegra, appartenant désormais au réseau des villas culturelles françaises (Villa Médicis, Casa de Velázquez, Villa Kujoyama, Villa Albertine, Villa Swagatam), a installé son premier siège permanent. Conçue au départ comme une structure organisant des événements hors les murs, avant de prendre possession dans le futur d’un bâtiment à construire à AlUla par les architectes français Anne Lacaton et Jean-Philippe Vassal, cette première institution culturelle franco-saoudienne dirigée par Feriel Fodil a finalement inauguré en octobre 2025 ce complexe situé dans une zone résidentielle. Tout était à inventer dans ce lieu destiné à recevoir des artistes de diverses disciplines en résidences, mais aussi des expositions et des ateliers éducatifs et pédagogiques pour la population locale. « J’ai expliqué à Feriel [Fodil] qu’il était essentiel de concevoir les espaces avec un artiste, et non uniquement en fonction d’usages définis de l’extérieur,explique Gaël Charbau, directeur artistique de la Villa Hegra, en tandem avec la Saoudienne Basmah Felemban. J’ai ainsi fait appel au designer Paul Emilieu Marchesseau, dont j’apprécie le travail modulaire et la réflexion philosophique sur l’espace. Notre collaboration s’est élargie jusqu’à l’impliquer dans la conception même du bâtiment, où il a repensé avec l’architecte les ouvertures et l’organisation afin de rendre l’ensemble plus organique ».

Rangement mobile en acier inoxydable poli et tréteaux en tiges de palmier créés par Paul Emilieu Marchesseau pour la Villa Hegra. Photo Lorenzo Arrigoni / Emilieu Studio
« Il s’agissait de la transformation d’un bâtiment existant à AlUla, réhabilité avec très peu d’interventions nouvelles : les murs et les sols ont été conservés, ce qui constitue une approche encore rare pour un équipement culturel dans la région, nous explique Paul Emilieu Marchesseau. Le projet a été réalisé en collaboration étroite avec une entreprise locale, impliquant un dialogue interculturel approfondi pour comprendre les usages, les matériaux et les techniques disponibles ». Certaines installations, comme la salle de cinéma, représentaient une véritable première pour les équipes locales : aspects acoustiques, vidéoprojection ou équipements techniques étaient inédits pour elles. Cette situation a nécessité un long travail d’échange et d’apprentissage mutuel. Le designer a aussi conçu un ensemble de prototypes de mobilier destiné à équiper les ateliers d’artistes, non pas en pièces uniques mais en série et fabriqué en Arabie saoudite. Plusieurs éléments ont été développés : un système de stockage modulaire, des tables sur tréteaux, une lampe d’atelier et un dispositif sonore alimenté par énergie solaire capable d’assurer jusqu’à quarante-huit heures de musique pour environ 500 personnes. L’objectif est de permettre aux artistes de travailler aussi bien dans les ateliers que dans le désert, en totale autonomie. Les structures métalliques de l’armoire sont habillées de textiles brodés créés avec les Saoudiens de Shaddah Design Studio. Les broderies représentent une carte du territoire d’AlUla, conçue comme un outil symbolique permettant aux artistes de se repérer et de comprendre le paysage dans lequel ils travaillent. Le mobilier est prévu pour être modulaire et transformable : l’étagère sert à la fois de rangement et de surface de travail, avec des housses amovibles permettant de protéger ou de transformer l’espace selon les besoins. Les tréteaux sont réalisés en bois de palmier recyclé, utilisant des fragments habituellement jetés. « Ce projet repose sur une collaboration étroite avec des artisans et artistes locaux et vise à développer une production en série adaptée au contexte saoudien, tout en valorisant les ressources, les techniques et les références culturelles du territoire », affirme encore Paul Emilieu Marchesseau.

Vue du mobilier issu de la collaboration entre Badr Ali et USM, librairie et espace de lecture de la Villa Hegra sur le Salon Matter and Shape 2026. Photo Mickaël Llorca
Pour le reste du mobilier, Gaël Charbau et Basmah Felemban ont approché un fabricant de pièces modulaires, le Suisse USM, et invité un artiste, le Saoudien Badr Ali, à créer une collection capsule unique. « Lorsque Gaël et Basmah m’ont approché avec cette proposition, j’ai trouvé l’idée très intéressante. Mon œuvre est généralement assez intime : je travaille le plus souvent dans un atelier ou dans un contexte de galerie. Je n’avais jamais imaginé qu’il puisse se transformer dans ce type de format, dans un espace public et fonctionnel. J’étais donc curieux de voir ce qui se produirait si mon travail changeait d’échelle et de contexte », explique l’artiste. Les créations de Badr Ali sont issues d’une recherche qu’il a développée en 2017 autour du dessin comme outil d’observation dans les pratiques d’atelier. À cette époque, il était en résidence à la Cité internationale des arts à Paris et s’intéressait particulièrement à la danse. Il fréquentait les studios pour observer les mouvements et essayer de comprendre comment le dessin pouvait enregistrer ces gestes. « Je réalisais des annotations rapides, très gestuelles, pour capter les mouvements. Il ne s’agissait pas de représenter une forme précise, mais plutôt de saisir quelque chose qui disparaît. Je considérais ces dessins comme des informations plutôt que comme des objets représentatifs. Ils sont ensuite devenus la matière première de mon travail, qui s’est développé vers la peinture et la gravure », déclare-t-il. Pour sa collaboration avec USM, il a repris cette méthode, mais avec un récit plus spécifique. « Les lignes que vous voyez traduisent des mouvements issus de danses traditionnelles saoudiennes, notamment celles exécutées lors de célébrations, de mariages ou de cérémonies officielles », explique encore Badr Ali. Et de poursuivre : « Travailler avec USM a été très intéressant parce que la marque possède déjà une identité forte. Cela m’a permis de passer de la peinture au design tout en restant fidèle à mon langage artistique, grâce au cadre et aux règles du système ».
Ces créations inédites sont à découvrir à Paris du 6 au 9 mars au Salon Matter and Shapedont la Villa Hegra est le premier partenaire institutionnel. La manifestation, qui se déploie sous une tente dans le jardin des Tuileries, comprend une librairie et un espace de lecture de 50 m2 dont le mobilier est constitué par des pièces issues de la collaboration entre Badr Ali et USM. De même, une série de photographies permettent de découvrir les pièces imaginées par Paul Emilieu Marchesseau.
Enfin, un talk dédié à la Villa Hegra est prévu le samedi 7 mars de 14 heures à 15 heures, et réunira Badr Ali, les directeurs artistiques Gaël Charbeau et Basmah Felemban, ainsi que de l’agence d’architecture et de design Bricklab, basée à Djeddah.
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Villa Hegra, AlUla, Arabie saoudite
Matter and Shape, du 6 au 9 mars 2026, Jardin des Tuileries, Paris




