Nous vivons en climat tempéré. Il arrive pourtant que nous connaissions ce que Météo France nomme cliniquement des « épisodes neigeux ». Produisant un léger désordre sous des latitudes peu expérimentées, ils nous rappellent pendant quelques heures le monde merveilleux des contes et les joies de l’enfance. Puis le blanc manteau se retire, la grisaille revient, et avec elle la fameuse question attribuée à William Shakespeare : que devient le blanc quand fond la neige ? Si celui-ci a quitté Instagram après avoir rempli les stories de début janvier, il subsiste encore jusqu’au 22 février 2026 sur les cimaises du Petit Palais, à Paris.
Fils de paysan né en 1865, Pekka Halonen est l’exemple même de la conception romantique de l’art comme autoproduction de la nature. D’après Novalis, « l’art fait partie de la nature, […] il est pour ainsi dire la nature qui se contemple, s’imite, et se forme elle-même ». De même pour Friedrich Schlegel : « L’homme est un coup d’œil créateur de la nature se retournant sur elle-même. » Telle est exactement la visée de Pekka Halonen : devenir la nature en train de se peindre. En 1899, il fait construire son atelier le long du lac de Tuusula, bordant la forêt, au nord de Helsinki. C’est là qu’il vivra et travaillera jusqu’à sa mort, en 1935, avec l’idée qu’il a « le Louvre […] à [s]a porte ».
ÉLOGE DU BLANC
En tant que phénomène naturel, la neige est, avec la pluie, le brouillard ou la nuit, l’un des motifs les plus propres à incarner l’autopicturalité de la nature. Loin de tout romantisme, c’est à la neige et à la pluie que pense Daniel Buren lorsqu’il entend souligner le caractère impersonnel de la peinture : on devrait dire « il peint » comme on dit « il pleut » ou « il neige », écrit-il en 1968. À sa manière, Pekka Halonen va s’efforcer de saisir l’impersonnalité naturelle de la neige. Intitulée « Symphonie en blanc majeur », la dernière salle de l’exposition plonge le visiteur dans cette recherche obstinée, en même temps qu’elle l’invite à méditer sur les nuances et les paradoxes d’un sujet qui aura retenu l’attention de nombreux artistes et écrivains.
Persistant chez nos contemporains comme une sentinelle du dérèglement climatique (Icewatch [2014] d’Olafur Eliasson), une incitation à penser l’art et la vie telle une performance (Nathalie Talec) ou une possibilité de sculpture météorologique (Les Portes de givre [2022] de Sabine Mirlesse), la neige aura toujours offert aux artistes un défi à relever et un support de projection. Formé à l’école de Paul Gauguin, lequel a peint un Village breton sous la neige (1894) – que la postérité a longtemps pris pour une représentation des chutes du Niagara en l’accrochant à l’envers –, et influencé par les maîtres de l’estampe japonaise, qui excellèrent en la matière, Pekka Halonen conjugue toutes les « gênes exquises » de ce climat : la désorientation, le brouillage des limites entre figuration et abstraction, la gageure lancée à la couleur et au trait.
« Un paysage sous la neige, écrit Herman Melville dans cette grande méditation sur la blancheur qu’est Moby-Dick, nous offre à perte de vue l’image d’un monde effacé, muet, et pourtant si riche de sens – un monde athée, dépourvu de couleur et composé de toutes, qui nous fait reculer d’effroi. » Telle est l’ambivalence de la neige : entre white cube et tache aveugle, elle révèle cette zone blanche de l’être et de la représentation, où tout peut apparaître et disparaître, se fonder comme se fondre. Ce fut là le destin de l’auteur Robert Walser, qui mourut un jour de Noël en marchant dans la neige, après lui avoir consacré de nombreux écrits, parmi lesquels ces deux vers, sublimes et prémonitoires : « Le ciel épuisé de lumière/ A tout donné à la neige ». Ce n’est pas un blanc manteau, c’est une aube ou un linceul, vampirisant la lumière et fantomatisant le paysage.
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« Pekka Halonen. Un hymne à la Finlande », 4 novembre 2025 - 22 février 2026, Petit Palais, avenue Winston-Churchill, 75008 Paris.




