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Ce que l'art brut fait au textile et réciproquement

Réunissant une trentaine d’artistes, l’exposition « L’Étoffe des rêves », à la Halle Saint-Pierre, à Paris, interroge les liens étroits qui unissent art brut et textile.

Emmanuel Tibloux
29 janvier 2026
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Barbara d’Antuono, Il est toujours temps..., 2020, tableau textile. © Barbara d’Antuono. Courtesy de la galerie Claire Corcia

Barbara d’Antuono, Il est toujours temps..., 2020, tableau textile. © Barbara d’Antuono. Courtesy de la galerie Claire Corcia

L’art brut et, plus encore, l’art textile sont à la mode. De la donation Decharme au Centre Pompidou, que l’on a pu découvrir au Grand Palais*1, aux expositions sur Magdalena Abakanowicz au musée Bourdelle et Sheila Hicks au musée du quai Branly –Jacques-Chirac*2, les cimaises parisiennes font la part belle à ces deux volets de la création*3.

Est-ce là une coïncidence ? Ou faut-il y voir le signe d’une étroite solidarité entre un mouvement voué aux grandes singularités et une pratique qui fut longtemps reléguée aux marges de l’art occidental ? Et, que se passe-t-il quand l’un et l’autre se rencontrent et se conjuguent ? Coproduite avec le Centre international du surréalisme et de la citoyenneté mondiale, à Saint-Cirq-Lapopie (Lot), l’exposition « L’Étoffe des rêves » apporte quelques éléments de réponse.

ANTIDOTE À L’UNIFORMISATION

Dédiée à l’art brut depuis 1995 et implantée au cœur du quartier parisien des tissus, la Halle Saint-Pierre était tout indiquée pour présenter un tel ensemble. Réunissant 300 œuvres, celui-ci aide à saisir pourquoi l’art brut et l’art textile nous intéressent tant aujourd’hui. Il y va d’une commune effraction de la matière et de l’irrégularité dans un monde uniformisé par la domination du numérique et du visuel. De ce point de vue, la rencontre de l’art brut et de l’art textile produit une sorte de percée ou de trouée dans l’ordre de la représentation, qui fait l’effet d’un antidote à la déréalisation contemporaine et renvoie à ce moment de l’art moderne que l’on a pu placer sous le signe virulent de « l’informe*4 ».

Cette percée nous aide aussi à saisir ce que l’art brut peut faire à l’art textile. Là où celui-ci a partie liée, dans l’imaginaire commun et au regard de ses usages par le secteur du luxe, avec le raffinement, l’élégance et l’élévation de l’âme, il tisse ici un univers sombre, largement occupé par le sexe, la violence et la mort. Mais c’est plus encore ce que l’art textile fait à l’art brut que l’exposition nous permet de mesurer. À qui aurait tendance à situer un peu rapidement l’art brut du côté d’une spontanéité immédiate et de la seule image, les œuvres rassemblées répondent par un travail long et patient, qui excède aussi
bien le cri que le trait, pour conjuguer la matière à l’image et donner naissance à des tapisseries, sculptures ou installations d’envergure.

C’est finalement l’esprit même de l’art brut que le textile vient ici révéler, en donnant consistance au mouvement de production et de projection de l’œuvre à partir de la fabrique intérieure de l’artiste. Il y a là quelque chose d’un ruban de Mœbius, qui incarne la réversibilité infinie de l’intérieur et de l’extérieur, ou d’un processus d’invagination, par quoi l’on désigne le retournement d’un organe, à la façon d’un gant. Mais si l’on peut trouver dans l’exposition de tels signes, c’est à une autre figure qu’il revient de condenser ce mouvement : celle de la poupée. Motif romantique et surréaliste par excellence, exemple canonique de l’inquiétante étrangeté selon Sigmund Freud, elle hante le parcours sous des formes et des échelles variées, déclinant la figure humaine avec des airs de mascotte, de fétiche et de faits divers. Comme si des enfants aux cheveux blancs s’étaient rassemblés pour tisser leurs rêves dans l’étoffe d’une nuit tombée en plein jour.

*1 « Art brut. Dans l’intimité d’une collection– La donation Decharme au Centre Pompidou », 20 juin-21 septembre 2025, Grand Palais, Paris.

*2 « Le fil voyageur raconté par Sheila Hicks et Monique Lévi-Strauss », 30 septembre 2025-8 mars 2026, musée du quai Branly – Jacques Chirac, 37, quai Branly, 70007 Paris.

*3 Dans le même registre : « Ce qui se trame. Histoires tissées entre l’Inde et la France », 4 décembre 2025-4 janvier 2026, Mobilier national, Paris, et « Tisser, broder, sublimer. Les savoir-faire de la mode », 13 décembre 2025-18 octobre 2026, palais Galliera, Paris.

*4 Telle est la relecture de l’art moderne que proposait l’exposition légendaire « L’Informe : mode d’emploi », conçue à partir de la pensée de Georges Bataille, en 1996, au Centre Pompidou, à Paris.

-

« L’Étoffe des rêves », 12 septembre 2025-31 juillet 2026, Halle Saint-Pierre, 2, rue Ronsard, 75018 Paris.

ChroniqueExpositionsLa Halle Saint-PierreArt BrutArt textileParis
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