Dans une passionnante exposition que l’on aurait aimé voir déployée dans un espace un peu plus ample du musée du quai Branly – Jacques Chirac, à Paris, l’artiste franco-américaine Sheila Hicks précise l’influence toute particulière qu’eut sur sa création le patrimoine péruvien non seulement tissé mais aussi bâti : « J’ai découvert au Machu Picchu que je pouvais peindre dans l’espace, sortir du mur, jouer avec l’architecture » (le terme « peindre » renvoyant ici au tissage de « peintures de laine »). Sheila Hicks s’inscrit ainsi dans une riche lignée de tisserandes revendiquant cet héritage extraeuropéen ancien, à commencer par l’artiste américaine d’origine allemande Anni Albers (1899-1994), pionnière du fiber art à la période moderne.
DU TISSAGE
Dès le début des années 1920, en effet, Anni Albers s’intéresse aux artefacts mésoaméricains et andins exposés au Königliches Museum für Völkerkunde – actuel Musée ethnologique de Berlin–, et multiplie, à partir des années1930, les voyages au Pérou, au Mexique ou encore en Argentine et au Chili depuis les États-Unis où elle a émigré avec son époux Josef Albers. Dans les années 1960, à l’issue de plus de quarante ans de création textile, Anni Albers dédie son livre On Weaving (1965; Du tissage*1, publié pour la première fois en langue française en 2021) « à [ses] grands maîtres, les tisserands de l’ancien Pérou ».
Dans le dernier chapitre de cet ouvrage de référence intitulé « Le design comme organisation visuelle », Anni Albers analyse la conception d’un revêtement mural destiné à un musée, en écho à son fameux dispositif de cloisons suspendues créé pour l’exposition au Museum of Modern Art (MoMA), à New York, en 1949*2 – notons qu’elle est alors la première artiste textile à bénéficier d’une présentation monographique dans cette institution (la première rétrospective consacrée à l’œuvre d’une artiste, Georgia O’Keeffe, ayant eu lieu tout juste trois ans plus tôt*3). Concevant ses tissages comme des structures potentiellement ajustables à l’échelle et à la fonction d’un espace donné, Anni Albers multiplie au fil de sa production les interventions architecturales. Sept d’entre elles sont placées au cœur, de l’exposition « Anni Albers. Constructing Textiles » au Zentrum Paul Klee, à Berne, qui souligne habilement les liens intimes unissant «tissages picturaux » et « objets utilitaires » de l’artiste-designer.
À la croisée de l’art et du design – mais aussi du dessin, de la peinture, de la sculpture et de l’écriture –, Anni Albers continuera longtemps d’expérimenter et de se renouveler, fidèle à l’esprit de l’école du Bauhaus dont elle intègre l’atelier de tissage en 1922. Quatre décennies plus tard, alors que son livre-manifeste consacré à cette « méthode consistant à former un plan pliable par l’entrelacement de fils à angle droit » est sur le point d’être publié, les modulations de fils et de nœuds cesseront chez elle de se faire en trois dimensions; devenus motifs, ils se poursuivront désormais exclusivement à travers l’art de l’estampe, ouvrant dans la longue et prolifique carrière d’Anni Albers un nouveau pan fertile de création.
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*1 Anni Albers, Du tissage, édité par Ida Soulard, traduit par Armelle Chrétien, Dijon, Les presses du réel, 2021. Sur cette thématique : Ida Soulard, Les Abstractions concrètes d’Anni Albers (1899-1994). Une histoire textile de la modernité, Dijon, Les presses du réel, 2024.
*2 « Anni Albers Textiles », 14 septembre-6 novembre 1949, MoMA, New York, États-Unis.
*3 «Georgia O’Keeffe », 14 mai-25 août 1946, MoMA.
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« Le fil voyageur raconté par Sheila Hicks et Monique Lévi-Strauss », 30 septembre 2025 - 8 mars 2026, musée du quai Branly – Jacques Chirac, 37, quai Branly, 70007 Paris.
« Anni Albers. Constructing Textiles », 7 novembre 2025 - 22février 2026, Zentrum Paul Klee, Monument im Fruchtland 3, 3006 Berne, Suisse.
