Formée notamment à la peinture et au textile à l’Académie des beaux-arts de Varsovie, Magdalena Abakanowicz (1930-2017) s’attache très tôt à extraire la tapisserie du registre utilitaire et décoratif. Elle n’est pas la seule et, bientôt, la Biennale internationale de la tapisserie, fondée à Lausanne en 1962, rendra compte de recherches similaires (Jagoda Buić, Ana Lupaş, etc.). En parallèle, elle rejette le processus de création traditionnel (association d’un artiste, auteur du carton, et d’un artisan, exécutant) pour travailler librement, sans lissier ni dessin prédéfini.
Animer la surface textile
Parmi les premières œuvres de l’exposition, Andromède II (1964), tapisserie d’environ 2 mètres sur 3, tout en reliefs, est enrichie d’un matériau inédit, du crin de cheval, permettant à Magdalena Abakanowicz d’animer la surface textile. Rapidement, elle s’éloigne plus encore du mur, support habituel de la tapisserie, pour explorer les qualités sculpturales du tissage. Avec les Abakans – à l’étroit dans les salles du musée –, l’artiste déploie dans l’espace des formes monumentales, à la fois organiques et minimalistes, réalisées en fibres naturelles. Ces magnifiques œuvres molles, tout à la fois sexes, végétaux, bêtes monstrueuses et abstractions, contribuent à la redéfinition de la sculpture au tournant des années 1960 et 1970.
À partir de 1973, Magdalena Abakanowicz s’intéresse davantage à la figure. Elle effectue des moulages sur nature, en toile de jute rigidifiée. Corps et fragments de corps, répétés à l’infini (Dos, 1976-1980 ; La Foule V, 1995- 1997 ; Figures dansantes, 2001), résonnent autant avec l’œuvre d’Auguste Rodin qu’avec les vestiges de Pompéi ou les images des camps pendant la Seconde Guerre mondiale. L’artiste donne également une place grandissante au travail sur papier, avec les séries Torses (1981) ou Visages qui ne sont pas des portraits (1997/2004-2005).
Mais les formes plus équivoques persistent avec notamment la longue série Embryologie (1978-1980), composée de plusieurs centaines de pièces. On pense à l’« élan vital » traversant la matière, notion développée par le philosophe Henri Bergson dans L’Évolution créatrice (1907). De même, les Mutants, troupeaux d’êtres hybrides et vulnérables, semblent nés d’une obscure poussée cellulaire. Lorsque, avec la série de sculptures monumentales Jeux de guerre (1987-1995), Magdalena Abakanowicz délaisse le textile pour associer le bois à l’acier, elle remarque : « Ils sont comme des bras, comme des gens blessés tous ensemble ; ils sont mystérieux, ce ne sont pas des corps, mais des corps tout de même. » À l’image de la totalité de son œuvre, en somme.
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« Magdalena Abakanowicz. La trame de l’existence », du 20 novembre 2025 au 12 avril 2026, musée Bourdelle, 18, rue Antoine Bourdelle, 75015 Paris.


