Critique
Expositions

Aerodream : l'air et la matière

Initiée, cette année, au Centre Pompidou, à Metz, et présentée jusqu’à la fin de l’été, l’exposition « Aerodream, architecture, design et structures gonflables » est reconfigurée à la Cité de l’architecture et du patrimoine, à Paris.

Avec la ligne Aerospace, le designer Quasar Khanh conçoit un intérieur entier : du fauteuil au luminaire, du plafond à la cloison mobile. Vue de l’exposition « Aerodream ». © Cité de l’architecture & du patrimoine – Denys Vinson, 2021

Dans la capitale, la manifestation réunit plus de 250 pièces : dessin, photographie, maquette ou œuvre d’art, ainsi que film, revue et affiche. Roulement oblige – la présentation messine ayant duré plus d’un semestre –, certaines œuvres, fragiles, ont dû regagner leurs réserves. D’autres les remplacent pour l’occasion, ce qui ne change rien, ou presque, à ce riche parcours mettant à l’honneur l’air et la matière, de façon chronologique. « L’exposition est "sandwichée" en deux parties, l’une historique, l’autre contemporaine, explique Frédéric Migayrou, co-commissaire et conservateur au Centre Pompidou de Paris. Elle ne couvre pas l’entière histoire des gonflables, mais se concentre sur les huit années, en gros de 1965 aux années 1972-1973, qui ont façonné une histoire artistique et sociale du gonflable ». En clair : juste avant la fameuse crise pétrolière de 1973, qui sonne le glas d’une idéologie de l’usage du plastique et, a fortiori, du gonflable.

« L’EXPOSITION EST "SANDWICHÉE" EN DEUX PARTIES, L’UNE HISTORIQUE, L’AUTRE CONTEMPORAINE »

Contrairement à ce que suggère le titre de l’exposition, ce ne sont ni le design, ni l’architecture qui, les premiers, explorent cette nouvelle technique du gonflable, mais… les arts plastiques. D’ailleurs, avant même que le visiteur ne pénètre dans la salle dévolue au présent opus, il pourra admirer quelques œuvres disséminées au milieu des collections patrimoniales de la Cité, comme cette monumentale Casa A.N.A.S. imaginée, en 1969, par le collectif florentin UFO, métaphore de la cabane de cantonnier de jadis dans la Botte. Car ce sont bien les artistes, en particulier transalpins, qui, au mitan des années 1960, s’emparent à proprement parler de l’air et de l’une de ses expressions collatérales, le gonflable. Ainsi, bien qu’il ne conçût lui-même aucun gonflable, Lucio Fontana, en revanche, commence un travail autour de l’air et du « spatialisme » qui influence nombre de ses jeunes congénères : à commencer par Piero Manzoni, lequel réalise des œuvres constituées de ballons emplis de son propre souffle (Corpo d’aria, Fiato d’artista…), évocations de « l’artiste-créateur ». À l’entrée de l’exposition est installée Grande Oggetto pneumatico, œuvre manifeste du Gruppo T, faite de gigantesques tubes en plastique gonflables se déplaçant sur des câbles, tels les doigts d’une main géante qui s’ouvrirait et se refermerait. Avec Pneumatic Judd (1965), le Canadien Iain Baxter, lui, réinterprète une œuvre du plasticien américain sous forme de drôle de pied de nez au minimalisme, mais aussi de flagrante critique de l’objet d’art.

Coop Himmelb(l)au, City Soccer, Vienne, Autriche, 1971. © Coop Himmelb(l)au. © Katharina Vonow.

LA CRISE PÉTROLIÈRE DE 1973 SONNE LE GLAS D’UNE IDÉOLOGIE DE L’USAGE DU PLASTIQUE ET, A FORTIORI, DU GONFLABLE

L’industrie – a fortiori les fabricants de pneus (Dunlop Goodyear, Michelin), grands utilisateurs de caoutchouc – sera à l’aune de la fabrication et de l’évolution de cette technique avec laquelle constructeurs de tous acabits développent une ribambelle de projets de « bâtiments sans fondations », à l’échelle de l’architecture, voire de la ville. Trois architectes, en particulier, planchent sur le gonflable : le Britannique Cedric Price qui, à travers ses structures légères portantes, délivre une vision sociale et politique de l’architecture ; l’Allemand Frei Otto qui explore la « géométrie de la bulle de savon » pour concevoir moult réalisations, dont le stade olympique de Munich, en 1972 ; enfin, l’Américain Richard Buckminster Fuller, expert ès dômes géodésiques, lequel imagine plusieurs radômes pour antennes radar, ainsi qu’un projet de Dôme de deux kilomètres recouvrant Manhattan, dont on peut voir ici une image en noir et blanc, mais dont on doute néanmoins, si tant est qu’il pût un jour être édifié, qu’il le fût par le biais du gonflable. Quoi qu’il en soit, on peut s’émerveiller devant de splendides esquisses signées des architectes Arthur Quarmby et Jean Aubert, ou du collectif Archigram (Instant City).

Ce principe des sculptures gonflables ne tardera pas, lui non plus, à être transposé dans le monde du design. Ainsi en est-il du Fauteuil moléculaire de Bernard Quentin ou de la chauffeuse Apollo de Quasar, gonflables « ludiques » en quête, en pleine période pop art, de nouveaux modes de vie. Nouveaux modes de vie utopiques, sinon critiques également, à l’instar des actions politiques et urbaines que mène la scène radicale autrichienne : Haus-Rucker-Co, Coop Himmelb(l) au, Günther Domenig & Eilfried Huth… On peut, ici, découvrir plusieurs « objets » phares issus de ces performances viennoises, comme le Mindexpander 1 (Haus-Rucker-Co), siège surmonté d’un « casque » surdimensionné à deux « globes » transparents, tels des yeux de mouche multidirectionnels. Trois importantes expositions entérineront l’usage des formes pneumatiques : « Structures gonflables », concoctée par le groupe Utopie au musée d’art moderne de la Ville de Paris, en 1968 ; les Documenta 4 (1968) et 5 (1972), à Cassel (Allemagne) ; enfin, l’exposition universelle d’Osaka (Japon, 1970), qui consacre notamment l’architecte nippon Yutaka Murata, auteur, entre autres, d’un détonnant pavillon pour la firme Fuji. Ces manifestations sont, ici, décryptées et documentées à l’envi.

Big Architects, Skum Pavilion, Copenhague, Danemark, 2016. © Image by Rasmus Hjortshoj & BIG – Bjarke Ingels Group

ON NE PEUT S’EMPÊCHER DE S’INTERROGER SUR L’ABSENCE DE L’UN DES PERSONNAGES EMBLÉMATIQUES DE LA RECHERCHE ÈS GONFLABLES : HANS WALTER MÜLLER

Si l’ultime section, celle des projets contemporains – dont la salle de concert itinérante Ark Nova du duo Arata Isozaki, architecte, et Anish Kapoor, artiste –, a, ici, été copieusement augmentée – par le biais de simples panneaux textes-photographies qui annoncent, semble-t-il, un catalogue toujours en attente de parution… –, on ne peut s’empêcher de s’interroger sur l’absence curieuse de l’un des personnages emblématiques et historiques de la recherche ès gonflables : Hans Walter Müller, 85 ans. Auteur d’une myriade de structures aussi bien pour Jean Dubuffet ou Maurice Béjart que pour les Jeux olympiques de Barcelone, cet ingénieur-architecte vit toujours, depuis près d’un demi-siècle, dans sa maison-atelier gonflable, à La Ferté-Alais, dans l’Essonne. Dommage !

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« Aerodream, architecture, design et structures gonflables », jusqu’au 14 février 2022, Cité de l’architecture et du patrimoine, 1, place du Trocadéro, 75116 Paris.