Le lieu est tout sauf anodin. Les organisateurs de la TAB'26, qui se tient jusqu'au 30 novembre 2026 à Tallinn et fait de la question environnementale le cœur de sa thématique – intitulée « How Much ? » (Combien ça coûte ?) –, ont obtenu l'accord de la mairie, propriétaire, pour loger l'exposition principale dans un bâtiment incarnant ces problématiques budgétaires et climatiques. Le Linnahall, ancien Palais de la culture et des sports V. I. Lénine, est un mastodonte de béton de 38 000 m² érigé sur la mer Baltique par les architectes estoniens Raine Karp et Riina Altmäe pour les épreuves de voile des Jeux olympiques de Moscou de 1980. L'avenir de l'édifice – classé en 1997 et fermé en 2010 – est un sujet récurrent du débat public, et sa rénovation étant évaluée entre 150 et 200 millions d'euros. « Alors que certains plaident pour sa démolition, en raison des lourds investissements que nécessiterait sa restauration, d'autres, partisans de son entretien, soulignent les sommes tout aussi énormes requises pour cette démolition, avance l'Autrichienne Mira Samonig, chercheuse en urbanisme et commissaire associée de cette 8e édition de TAB'26. À notre avis, Linnahall possède une valeur historique, spatiale, architecturale et symbolique irremplaçable qui ne peut être expliquée par des approches frivoles et basées sur les coûts pour déterminer son sort. » En 2019, une microrénovation a été payée par la production du film Tenet de Christopher Nolan, lequel y a tourné la scène d'ouverture. Mais plus rien depuis, or, le Linnahall se dégrade à un rythme accéléré. « L'une des causes premières en est la toiture qui fuit. Sa réfection reviendrait à 2,5 millions d'euros, souligne l'architecte estonien Ra Martin Puhkan du Stuudio Täna, autre commissaire associé. Pour certains, c'est excessif, mais pas si l'on réfléchit à long terme. D'ailleurs, plus on attend, plus le coût augmente… » Tout comme les infiltrations. En est la preuve la ribambelle de seaux qui parsèment l'exposition principale déployée sur la scène de la vaste salle de spectacle (4 200 places), où est réunie une vingtaine de propositions.
Baubüro in situ et Takk
La quête de solutions en regard de la crise climatique vaut autant pour le bâti existant que pour le neuf. Ainsi, l'agence estonienne Kavakava, avec l'imposante maquette Work in Progress, a imaginé une habitation à l'intérieur d'un ancien château d'eau, y conservant avec subtilité les réservoirs intérieurs pour en faire les pièces de vie afin de ne pas user d'énergie à les démonter. Il en va de même pour l'agence suisse Baubüro in situ, avec le programme Winkelbau 1 de conversion d'un étage de bureaux en studios résidentiels réalisé en 2025 à Regensdorf, près de Zurich. Pour le tandem bâlois, la contrainte la plus importante est « un bâtiment conscient du climat : au cœur de ce concept se trouve la réduction de l'énergie incorporée grâce à la préservation et au développement des structures existantes. La gestion des ressources est systématiquement remise en question ». « Lorsque des ajouts sont inévitables, poursuit-il, nous privilégions les composants réutilisés et les matériaux biogènes, tels le bois, l'argile ou la paille. Les imperfections occasionnelles rendent la durabilité visible. » Baubüro in situ a favorisé le remploi et limité au strict nécessaire l'usage de matériaux neufs. Ces mesures ont permis de réduire les émissions intrinsèques de 65 tonnes d'équivalent CO₂ (- 43 %) par rapport à une rénovation conventionnelle similaire.
À travers une série de logements, dont The Day After House, 10k House, Seasonal House, l'agence barcelonaise TAKK œuvre sur la notion de « climat intérieur ». Plutôt que de climatiser l'ensemble du lieu, l'idée est de concentrer le confort là où et quand il est inévitable de manière à diminuer la demande énergétique et l'impact environnemental. « Face à un budget de construction limité et au désir de réduire la dépendance aux systèmes énergétiques externes, nous avons organisé l'habitation à travers une séquence d'environnements climatiques distincts, explique le studio. Chaque espace a été conçu avec des conditions thermiques, matérielles et de ventilation spécifiques, répondant à différentes saisons, activités et formes d'occupation. » C'est le cas de Roma's Bedroom – nommé d'après le prénom de la fille de Mireia Luzárraga et Alejandro Muiño, les fondateurs de TAKK –, présenté à Tallinn. Installée dans un ancien complexe industriel de 400 m² transformé en habitation en 2024, la structure est fabriquée à partir de matériaux excédentaires issus de précédents chantiers. Elle se compose de deux zones complémentaires : une pièce d'hiver protégée et un espace de couchage estival situé sous la toiture en pente. Montée sur une ossature sur roulettes, la chambre peut même être déplacée dans la maison, au fil des saisons.
Avarrus Architects et Architecture Studio
Outre les matériaux, le recyclage des techniques traditionnelles pertinentes est lui aussi à l'œuvre, y compris dans la construction neuve, contrairement à ce que l'on pourrait penser. Ainsi du programme exemplaire intitulé Helsingin Muurarimestari qui consiste en un ingénieux immeuble de vingt-neuf appartements édifié en 2024, à Helsinki, par l'agence finlandaise Avarrus Architects, selon un concept appelé avec humour « Simply Massive ». « Nous nous sommes inspirés de l'architecture en brique du xixe siècle, raconte Pauli Siponen, l'un des cofondateurs d'Avarrus Architects. À l'époque, il n'y avait pas besoin d'électricité pour qu'elle soit ventilée. En revanche, elle nécessitait des murs d'au moins 70 à 80 centimètres d'épaisseur. » Et d'expliquer : « Un mur de briques solide respire, stocke la chaleur et aide à garder les intérieurs frais en été. La ventilation naturelle est fiable et ne requiert ni électricité ni locaux techniques. Au fil du temps, ces solutions permettent d'économiser de l'argent et des ressources naturelles. » En outre, la brique est un matériau naturel susceptible d'être réutilisé et réintroduit dans le circuit. Convaincre n'a néanmoins pas été chose aisée. « Aucun promoteur ne voulait se lancer dans l'aventure. Ils nous disaient : "Il n'y a pas de béton, on ne fait pas." Nous avons dû fonder une société de promotion immobilière pour débuter le chantier. » « Certes, un tel système de ventilation naturelle augmente le coût total de 10 à 15 %, reprend l'architecte finlandais, mais les promoteurs ne s'intéressent qu'à la rentabilité à court terme, non à la durée dans le temps. Or, il ne faut pas compter dix ou trente ans, mais plutôt cinquante ou cent pour que cette technologie passive devienne beaucoup moins chère qu'une ventilation mécanique. L'idée, en tout cas, est encore difficile à vendre en Finlande… »
À l'occasion de la complète remise en état de sa maison de campagne, Mantas Peteraitis d'Architecture Studio a, quant à lui, élaboré une base de données en open source : « A User's Guide to Building a Plastic-Free House » (Guide de l'utilisateur pour concevoir une architecture sans plastique). L'architecte lituanien fait un constat sans appel : « À l'aube du xxie siècle, on a promis à la communauté internationale une réduction drastique de la pollution plastique. Des décennies plus tard, les statistiques révèlent une réalité sombre : la production de plastique et la toxicité environnementale augmentent de manière exponentielle. Le secteur de la construction demeure l'un des plus grands consommateurs de polymères synthétiques, dissimulés sous le vernis du confort moderne. » Et d'ajouter : « Ce projet de maison explore la notion de promesse trahie à travers la restauration concrète d'une habitation du xxe siècle. »
Aussi Mantas Peteraitis propose-t-il ce qu'il appelle une « architecture de prévention ». La démarche consiste à éliminer méthodiquement le plastique de l'enveloppe du bâtiment et des systèmes intérieurs en remplaçant les matériaux synthétiques omniprésents par des alternatives biosourcées rigoureuses et fondées sur des références historiques. Avant de se lancer dans son chantier, il a sondé des entreprises qui lui ont conseillé de tout abattre pour reconstruire. Il explique, au contraire, avoir « choisi de conserver le bâtiment et de le nettoyer de ses matériaux polluants, afin qu'aucun composant toxique – notamment les microplastiques qui se délitent au fil du temps – ne vienne contaminer le sol s'il devait être démoli. » « J'ai utilisé beaucoup de métal. Même les câbles électriques ne sont pas en plastique. Le but était de faire les bons choix en faveur de l'environnement », conclut-il.




