Le collage est-il vraiment né en 1912 avec Georges Braque et Pablo Picasso ?C’est en tout cas le récit durablement consacré par l’histoire de l’art. Pourtant, bien avant cette date, l’art du découpage et de l’assemblage était déjà pratiqué par des femmes, longtemps reléguées aux marges de l’histoire de l’art. Il fallait en effet distinguer le collage artistique d’une pratique artisanale, essentiellement féminine. Un effacement devenu chose commune, auquel cette étude entend remédier, dans le sillage des grands travaux de réhabilitation des artistes femmes.
La fonction émancipatrice et subversive du collage s’afirme notamment dans sa capacité à retourner les images dominantes contre elles-mêmes.
CE QUE LES FEMMES ASSEMBLENT
Fondatrice de Firecracker, une plateforme numérique visant à soutenir les femmes photographes, Fiona Rogers est depuis 2022 commissaire de la Parasol Foundation Women in Photography au Victoria & Albert Museum. C’est dans les collections du musée londonien, riches de plus d’un million de photographies, qu’elle s’est plongée pour écrire Cut Out. Une histoire féministe du photomontage, collage et assemblage. Publié chez Thames & Hudson, ce travail prolonge la relecture engagée en 1977 par les artistes Miriam Schapiro et Melissa Meyer*1. Leur manifeste forge alors le terme de « femmage » pour désigner des pratiques d’assemblage, de couture, de récupération et de transformation historiquement associées aux femmes. Fiona Rogers en fait le fil rouge d’un récit qui va des albums victoriens aux avant-gardes, puis aux féminismes des années 1970 et aux pratiques contemporaines, pour proposer une histoire intersectionnelle du collage tout en cherchant à en élargir la définition.
Au fil des pages, la fonction émancipatrice et subversive de cette pratique s’affirme, notamment dans sa capacité à retourner les images dominantes contre elles-mêmes. Chez Hannah Höch ou Claude Cahun, puis chez les Hackney Flashers, Mary Beth Edelson ou Linder, le découpage devient un outil de critiques sociale, politique et sexuelle. Plus loin, Wendy Red Star, Sasha Huber ou Joana Choumali réemploient archives, couture et photographie pour rouvrir des histoires coloniales, diasporiques ou familiales. Dans les pratiques contemporaines, le collage permet de combler les lacunes de l’histoire tout en inventant des mondes alternatifs, utopiques ou dystopiques.
Fiona Rogers assume une définition volontairement poreuse du collage, envisagé moins comme une technique aux contours fixes que comme un geste de résistance, de transformation et de réappropriation. Une manière de déplacer les frontières du médium autant que celles de son histoire.
*1 « Waste Not, Want Not : An Inquiry into What Women Saved and Assembled – Femmage », Heresies, no 4, hiver 1977-1978, p. 66-69.
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Fiona Rogers, Cut Out. Une histoire féministe du photomontage, collage et assemblage, Londres/Paris, Thames & Hudson, 2026, 240 pages, 48 euros.




