Spécialiste de la condition des femmes – artistes, modèles, théoriciennes… – dans le monde de l’art du XVIIIe siècle à aujourd’hui, Charlotte Foucher Zarmanian poursuit ses recherches dans un ouvrage très documenté, publié aux Presses du réel, à la croisée de la sociologie et de l’histoire : La Conquête d’une autorité. Historiennes de l’art en France.
Celui-ci retrace l’appropriation de la discipline par les femmes, depuis les textes de Félicité de Genlis et Germaine de Staël au tournant du XIXe siècle jusqu’aux questionnements fémi-nistes des années 1970.
Dès l’introduction, l’auteure rappelle combien savoir rime avec pouvoir : dans une société patriarcale, le savoir, a fortiori intellectuel, s’avère donc masculin. Dans le champ spécifique de l’art et de son appréciation, elle insiste également sur le rôle incombant traditionnellement aux hommes, celui de regardeur, par opposition au rôle des femmes, celui d’objet regardé. Elle convoque en outre l’éthique du care, dont l’étymologie est la même que pour l’anglais curator (conservateur).
« DÉNONCER L’AUTORITARISME »
Charlotte Foucher Zarmanian choisit pour traiter son sujet une approche chronologique. À un discours sur l’art largement produit à la fin de l’Ancien Régime et sous l’Empire par des « connoisseurs », et auquel prennent part quelques « femmes de goût », succède peu à peu une fabrique de l’histoire de l’art en voie de professionnalisation. Si au début du XXe siècle la précarité domine pour les deux sexes – les titulaires d’une thèse à l’École du Louvre doivent aux musées dix ans de travail gratuit ! –, la carrière des femmes et la reconnaissance de leur contribution à la discipline demeurent longtemps entravées. Elles se trouvent cantonnées à des tâches de classement (à l’instar de Louise Pillion, auteure d’un imposant répertoire sur l’iconographie chrétienne) ou de médiation. Elles investissent alors des champs de recherche délaissés par les hommes, et donc moins concurrentiels, principalement les arts asiatiques (Marie-Juliette Ballot) et les arts populaires (Agnès Humbert), un moyen pour elles de travailler avec davantage de liberté.
Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, des femmes accèdent à des postes de direction de département ou d’établissement, à commencer par Cécile Goldscheider au musée Rodin, à Paris*1, et publient plus activement, à l’exemple de Jeannine Baticle, spécialiste du Grand Siècle espagnol. Avec les années 1970, sur lesquelles s’achève le livre, des voix de militantes, comme celle de Françoise d’Eaubonne, s’élèvent « pour dénoncer l’autoritarisme d’une histoire de l’art qui n’avait jusqu’alors pas complètement réfléchi à ses pleins pouvoirs ».
Au fil des pages, La Conquête d’une autorité constitue une (riche) histoire des conservatrices, attachées de conservation, documentalistes et autres travailleuses des musées, davantage qu’une histoire générale des historiennes d’art par-delà leur statut professionnel (universitaire, indépendant, etc.). L’ouvrage, à ce titre, compose moins une étude de l’apport de certaines auteures, par leur écriture même, à la discipline, qu’une analyse sociologique et institutionnelle.
*1 Conservatrice de 1960 à 1973.
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Charlotte Foucher Zarmanian, La Conquête d’une autorité. Historiennes de l’art en France, Dijon, Les presses du réel, 2026, 352 pages, 32 euros.




