Vous avez commencé à collectionner il y a vingt ans. Comment est née cette passion commune ?
Nous avons commencé par plaisir. Les œuvres nous permettaient d’aborder des sujets dont nous n’aurions pas parlé autrement, et de mieux nous connaître. Avant notre rencontre, Hervé avait acheté une peinture d’un homme aux bras décharnés, dans une posture christique. J’avais moi-même acquis L’Âme et son ombre, une estampe figurant une silhouette féminine. C’est assez drôle car ces deux œuvres parlaient déjà de la fragilité des corps au cœur de notre collection aujourd’hui.
Votre collection s’articule autour du thème de « l’Homme et ses excès ». Quels en sont les grands fils rouges ?
La fragilité humaine, notamment celle du corps, traverse nos choix. La mort, la maladie, les guerres sont très présentes. Les œuvres sont pour nous des objets de lutte, qui nous permettent de rester debout, de faire face. Elles font aussi œuvre de mémoire. Ne pas oublier est une manière de contribuer à changer les choses, à susciter des prises de conscience.
Où achetez-vous vos œuvres et comment les choisissez-vous à deux ?
Essentiellement en galerie : nous restons fidèles à celles qui nous ont fait découvrir des artistes. Nous achetons aussi aux enchères, surtout en photographie. Nous n’avons jamais eu de conseiller. Collectionner est notre jeu. Si on ne fait plus ça, il n’y a plus grand intérêt à créer la collection. Ce qui nous amuse, c’est de découvrir ce que l’autre ressent face à une œuvre.
En 2009, vous créez la Fondation Francès à Senlis. En 2023, vous ouvrez un deuxième espace à Clichy. Comment ces deux lieux ont-ils été pensés ?
Nous habitions Senlis [Oise], une ville où l’art contemporain était très peu présent. Notre ambition n’était pas de créer un lieu supplémentaire, mais de susciter des rencontres, dans l’intimité d’une maison, en écho à notre manière de collectionner. À Clichy, le bâtiment abritait initialement l’agence de communication d’Hervé, où nous exposions certaines de nos œuvres. Aujourd’hui, la fondation occupe l’intégralité des lieux, réserves comprises. Nous voulions que les visiteurs aient cette proximité avec les œuvres pour comprendre le fonctionnement complet de la collection, de sa conservation à la médiation.
Avec « Faire corps », vous présentez pour la première fois un panorama de votre collection photographique. Quelle place y occupe ce médium ?
Au départ, la photographie représentait près de 60 % de notre collection. Elle nous intéressait pour sa capacité à témoigner, à aborder de manière très frontale des sujets économiques, sociologiques ou artistiques. Aujourd’hui, elle représente 30 % du fonds, comme la peinture et le dessin. Nous ne nous en sommes pas détournés, mais nous avons développé d’autres médiums, notamment la peinture figurative. « Faire Corps » est née avec le Bicentenaire de la photographie, qui était l’occasion de nous concentrer exclusivement sur ce médium. Jusqu’ici, j’avais toujours conçu les expositions autour de dialogues entre différents médiums.
Comment avez-vous sélectionné les cent photographies qui la compose ?
Je souhaitais traverser l’histoire de notre collection photographique. Le parcours commence par des images de Diane Arbus, Robert Frank ou Walker Evans, qui interrogent le corps social et sa résistance face à son environnement. On arrive ensuite au portrait, à des corps plus individuels et vulnérables, avant d’aborder des pratiques plus expérimentales, qui questionnent notamment l’éthique de la photographie.
Une œuvre en particulier illustre-t-elle votre démarche ?
Une image importante pour nous est Migrant Mother de Dorothea Lange. Elle se trouve au croisement de nombreuses thématiques qui traversent la collection : l’économie, le social, l’art, mais aussi la posture éthique de l’artiste et du regardeur. Elle renvoie par ailleurs à la crise des années 1930 et aux réponses apportées par le New Deal, dont nous pourrions sans doute nous inspirer aujourd’hui. C’est un enjeu essentiel de notre collection : pouvoir s’appuyer sur ces œuvres et sur cette mémoire pour construire aujourd’hui, imaginer, résister.
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« Faire corps. Vingt ans de photographie dans la collection Francès », jusqu’au 19 décembre 2026, Fondation Francès, 27, rue Saint-Pierre, 60300 Senlis, et 21, rue Georges-Boisseau, 92110 Clichy.



