C’est une sculpture assez imposante, d’à peu près 60 centimètres de haut, plutôt bien réalisée, et qui a toujours été dans la maison familiale. Il s’agit plus précisément d’une hutte kanake taillée dans un bloc en bois massif assez lourd, à laquelle s’ajoutent deux éléments amovibles : un petit personnage accroupi placé devant la hutte et une tige faîtière qui se fiche dans sa partie supérieure. Elle n’est pas si ancienne ni précieuse que ça, mais là n’est pas son importance. Mon père, qui était marin militaire durant plus d’une vingtaine d’années, l’a ramenée de Nouvelle-Calédonie. Comme je suis le dernier de la famille, je l’ai toujours considéré telle une chose fascinante, provenant de contrées lointaines et d’une période que je n’ai donc pas connue. Je suis d’ailleurs surpris qu’elle ait traversé le temps sans être cassée, ni perdue, ni volée !
Elle représente surtout pour moi une présence bienveillante. Avant que mon père décède, ma mère très précautionneuse a demandé à ses quatre enfants quels seraient les objets qu’ils aimeraient conserver plus tard. J’ai souhaité recevoir, parmi d’autres, cette hutte kanake. Sous celle-ci, il y a une petite étiquette toujours intacte avec mon prénom écrit dessus.
Les « génies de la maison »
Depuis une quinzaine d’années maintenant, elle a pris place parmi le capharnaüm des objets et des œuvres qui m’environnent. Assez tardivement, au moment même où l’on m’a transmis ces quelques souvenirs relatifs à l’art, à l’artisanat, à l’ailleurs, je me suis alors interrogé sur leur caractère « exotique » : ils sont tous profondément marqués par le colonialisme… C’est quand même fou, dans ma génération, à quel point on se retrouve héritier de cette histoire, qui est présente et nous dépasse. Je les ai dès lors contemplés avec un peu de culpabilité. Moi qui me défends de tout regard colonial sur le monde, qui n’ai pas envie d’aller dans certains pays parce que je ne m’y sens pas souhaité, je me suis senti un peu mal à l’aise. Après, finalement, leur valeur symbolique est essentiellement familiale, et je les assume parce qu’ils sont le produit de ces moments d’histoire qui sont parvenus dans nos demeures et qui participent à nos imaginaires et nos visions du monde.

Hutte kanake, bois. Courtesy Michel Poivert. Photo D.R
Cette hutte kanake fait partie de la communauté des « génies de la maison ». C’est une valeur que j’accorde particulièrement aux œuvres. Sans que je sois un collectionneur au sens classique du terme, des œuvres arrivent, par cadeau, par échange, par achat de temps en temps. Toutes jouent ce même rôle. C’est facile à vérifier : si on les retire, il manque quelque chose. En revanche, je ne m’en sens jamais propriétaire. Les œuvres sont pour moi des êtres entiers qui expriment par leur présence une force, parfois sereine, parfois moins. Elles nous observent, nous regardent. Aussi, lorsqu’une œuvre arrive à la maison, quelles qu’en soient la forme ou les modalités, ai-je toujours le sentiment d’être vivant. Le supplément d’âme qu’elle apporte dans le foyer est essentiel. J’en éprouve tout le temps une grande joie, une réelle satisfaction. Elle remplit mon existence ! La première œuvre que j’ai achetée, quand j’étais étudiant à Bordeaux, était une composition de papiers colorés un peu à la Josef Albers – un carré bleu sur un carré rouge – mais cousus ; j’en ai malheureusement oublié l’auteure.
Une vocation pour l’art
Après avoir vécu dans la ville nouvelle de Maurepas [Yvelines], non loin de Trappes, de 1968 à 1976, mes parents se sont réinstallés dans leur région d’origine, les Charentes. Je me suis ainsi retrouvé, adolescent, dans un petit village près de Cognac. Alors que je suis en terminale, mon frère le plus proche part faire les beaux-arts à Angoulême et ramène chaque week-end des livres d’art à la maison. Je me coule ainsi dans les textes de Vassily Kandinsky, Paul Klee ou Josef Albers avec une facilité désarmante. Tout me plaît ! Tout me parle ! Au-delà du contenu, j’ai également réalisé, comme je suis très timide, que s’intéresser à l’art, en parler autour de soi, raconter ce qu’on lit dans les livres, plus tard ce qu’on voit dans les expositions, devient une béquille, un véhicule social. Je pars donc à Bordeaux pour passer une licence d’histoire de l’art. Là, je découvre l’art contemporain et le cinéma d’auteur de manière frontale. C’était une ville particulièrement en pointe à l’époque, à travers le Capc [alors centre d’arts plastiques contemporains], dirigé par Jean-Louis Froment, et différents festivals de musique, de danse, de performance soutenus par Jacques Chaban-Delmas. Cela a été trois années de folie absolue et sans limite ! J’avais déjà commencé à écrire des textes qui prenaient la forme de dialogues, mais je me suis surtout ouvert à la musique industrielle, au point de créer une petite formation de musique bruitiste intitulée Narcisses assassinés.
Devenir historien d’art a toujours signifié pour moi vivre et travailler avec les artistes de mon époque ; même si, durant de longues années, j’ai plutôt été dix-neuviémiste… Quand j’ai basculé, au tout début des années 2000, vers la photographie contemporaine, c’était une véritable réconciliation avec moi-même, car je me considère principalement comme un historien du présent. La photographie a 200 ans, mais lorsqu’on regarde un cliché qui a plusieurs décennies, il semble déjà très loin de nous ! Il y a des photographies qui font date et des photographies qui datent… Le travail de l’historien est surtout de faire exister des œuvres qui aujourd’hui paraissent significatives et indispensables, alors qu’elles étaient tombées totalement dans l’oubli. Au fond, ce que je trouve étonnant, et cela vaut pour des œuvres anciennes comme contemporaines, c’est qu’elles ne disparaissent jamais. Quand j’ai écrit l’ouvrage 50 ans de photographie française de 1970 à nos jours [Textuel, 2019], il fallait faire des choix pour des raisons de contrainte, d’omission ou d’ignorance. Il fallait dire : ça, c’est important, même si c’est moins connu, voire inconnu, et ça doit avoir sa place dans un livre qui n’est pas un récit sur les crêtes de l’histoire, mais sur les choses en sourdine, masquées, invisibles comme l’on dit de nos jours. La responsabilité de l’historien est là ! C’est une forme de pouvoir, d’autorité, d’auctorialité qui est réelle, mais qui n’est pourtant pas assez débattue.




