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Entretien

Esther Schipper choisit un bol chinois de l'époque Song du nord

Figure parmi les plus importantes de la scène artistique contemporaine, Esther Schipper dévoile sa passion pour la porcelaine chinoise et son parcours de galeriste à Cologne, Berlin et aujourd’hui Paris, New York et Séoul.

Marc Donnadieu
30 octobre 2026
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Esther Schipper. © Andrea Rossetti

Esther Schipper. © Andrea Rossetti

L'objet de...

Chaque mois, dans le mensuel The Art Newspaper édition française, des personnalités nous présentent un objet qui leur est cher et nous dévoilent leur relation intime et particulière à cette œuvre d'art.

La porcelaine de la dynastie Song du Nord [960-1127], dont ce bol est l’emblème, me fascine depuis mon enfance. J’ai toujours eu secrètement cette ambition de poursuivre des études d’histoire de l’art, avec comme spécialité la Chine, et plus particulièrement la porcelaine de l’époque Song. C’est la carrière que je n’ai pas poursuivie ! Mon amour pour un certain minimalisme, pour la perfection du détail, à l’antipode de la peinture expressionniste des années 1980, vient partiellement de cela.

« Le monde de l’art peut devenir un centre de résistance. Il faut montrer notre force. »

DE LA CHINE À L’ALLEMAGNE

Ma famille est d’origine néerlandaise. Mes parents se sont rencontrés à la Cité universitaire, à Paris. Ma mère suivait les cours d’histoire de l’art à l’École du Louvre ; mon père des études de sinologie, de religions asiatiques. En 1962, il a bénéficié d’une bourse de l’École française d’Extrême-Orient pour faire de la recherche à Taïwan, pays où je suis née l’année d’après. Lorsqu’il a eu un poste à l’École pratique des hautes études en 1970, nous sommes tous revenus en France. Quand je me suis posé la question, dans les années 2010, de développer des réseaux en Chine, à Taïwan et dans toute cette région, c’est par la porcelaine que je suis finalement arrivée en Corée en 2017 ; puis j’ai ouvert une galerie à Séoul en 2022 ! La qualité et la finesse de la porcelaine de l’époque Song sont profondément liées aux échanges avec la Corée, même si l’on ne peut pas vraiment savoir qui a influencé qui... Et, même si je ne suis pas chinoise, ce contexte dans lequel j’ai grandi m’a permis de ne jamais me sentir vraiment étrangère là-bas. En avril 2026, je suis revenue à Taipei, au National Palace Museum, pour revoir encore une fois les porcelaines. Ce qui me passionne le plus, c’est le travail avec les artistes et, à certains niveaux, la recherche.

Après le baccalauréat, je me suis inscrite à la faculté de Saint-Charles, études que j’ai abandonnées quelques mois plus tard. Cela ne correspondait pas à ce que j’attendais, mais j’y ai rencontré un Allemand de Cologne. J’avais 18 ans et j’y suis immédiatement partie pour voir ce qui s’y passait. C’était beaucoup plus excitant que l’université à Paris ! Tout d’un coup, à Cologne, s’est ouvert à moi un monde que je ne connaissais que par les catalogues et les revues. Toutes les personnes dont j’avais vu les expositions, sur lesquelles j’avais lu des textes importants, étaient là, dans les cafés, les vernissages... C’était complètement fou ! Je m’y suis donc installée et j’ai commencé à travailler, entre autres, pour une maison de ventes aux enchères spécialisée dans l’art chinois. En 1983, j’ai rencontré Monika Sprüth, qui venait d’ouvrir sa galerie. Elle cherchait quelqu’un pour quelques heures de travail par semaine. C’était inespéré ! Ça m’a lancée !

Bol en forme de lotus, dynastie Song du Nord, 960-1127, porcelaine Ru à glaçure bleu-vert, Taipei, National Palace Museum. Courtesy du National Palace Museum

UN DESTIN DE GALERISTE

En 1987, j’ai entendu parler de l’École du Magasin¹. J’y ai surtout rencontré Dominique Gonzalez-Foerster. Nous y avons organisé une exposition de fin d’année intitulée « 19&& » dans laquelle nous présentions [l’installation collective] Siberia avec Bernard Joisten, Pierre Joseph et Philippe Parreno. Au sortir de l’école, je ne me voyais pas travailler en région en France ou même ouvrir une galerie à Paris. Je suis donc revenue à Cologne où j’avais encore beaucoup de contacts. Faire des projets avec de jeunes artistes avec des idées nouvelles y était mieux accueilli. Monika [Sprüth] l’avait bien fait cinq ou six ans auparavant en montrant Rosemarie Trockel, Cindy Sherman, Barbara Kruger ou encore Jenny Holzer, qui étaient de parfaites inconnues à l’époque !

Avec Dominique Gonzalez-Foerster, j’ai eu cette idée très ambitieuse de faire un espace hybride, en proposant des formats commissariés tout en travaillant avec le marché. Le monde entier venait pour la Foire de Cologne, le marché y était encore très fort. Nous étions enthousiastes de tout ce qui était nouveau, tout ce qui était différent des autres. J’ai ouvert ma propre galerie en 1989 avec une exposition des multiples de General Idea² puis de l’agence Readymades belong to everyone®³. Juste après, le mur de Berlin est tombé, et l’Allemagne s’est transformée à une vitesse incroyable. Les regards se sont alors tournés vers la peinture est-allemande ou celle de l’ancien bloc soviétique. En 1994, juste après la crise des années 1991-1992, j’ai ouvert l’espace de Berlin. Quitte à ne pas gagner d’argent, c’était bien de le faire dans un contexte où personne ne s’enrichissait. Les gens venaient du monde entier. La ville était en friche, rien n’était défini, tout était à refaire. On vivait d’idées ! J’ai attendu trois ou quatre ans avant qu’une personne me demande le prix d’une œuvre⁴ !

La galerie a longtemps fonctionné sur les mêmes bases. Puis j’ai racheté en 2015 la Galerie Jörg Johnen. Le programme a évolué par nécessité. L’enseigne s’est développée à l’international, en Asie très tôt, à Paris en 2022 et à New York en 2024. La question qui se pose aujourd’hui est celle de trouver une économie pérenne face à des coûts de plus en plus élevés. Même pour une galerie de notre taille, nous sommes à l’ombre des géants et de la jet-set du monde de l’art qui dominent le marché. Jusqu’à la pandémie due au Covid-19, il y avait une communauté locale qui soutenait activement ses artistes, ses galeries, ses institutions... C’est quelque chose qui est en grande perte de vitesse aujourd’hui ! Dans le climat politique actuel, c’est pourtant par la culture que l’on peut comprendre qu’il y a des alternatives ou d’autres perspectives possibles. Le monde de l’art peut devenir un centre de résistance. Il faut montrer notre force.

Dans un monde qui va de plus en plus être géré par l’intelligence artificielle, une vraie connaissance et un vrai savoir vont devenir de plus en plus importants !

1. Centre national d’art contemporain de Grenoble dirigé par Jacques Guillot. Coordonnée par Victoire Dubruel et Jean-Jacques Gleizal, cette formation curatoriale encore inédite en France réunissait, la première année, Catherine Arthus-Bertrand, Cécile Bourne, Dominique Gonzalez-Foerster, Mo Gourmelon, Thierry Ollat, Yves Robert et Esther Schipper.

2. Collectif d’artistes canadiens fondé par Felix Partz, Jorge Zontal et A.A. Bronson actif de 1967 à 1994.

3. « Les ready-made appartiennent à tout le monde ». L’agence fondée en 1987 par l’artiste Philippe Thomas proposait un protocole commercial inédit : la transaction transformait l’acquéreur d’une œuvre en son auteur ; le nom même de Philippe Thomas était occulté par celui de l’agence puis celui du collectionneur.

4. Lors de l’Independent Art Fair de New York, en mai 2026, Esther Schipper a rendu hommage aux premières années de sa galerie à travers des œuvres emblématiques d’Angela Bulloch, Dominique Gonzalez-Foerster, Liam Gillick, Pierre Huyghe et Philippe Parreno.

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estherschipper.com

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