Le Rijksmuseum d’Amsterdam et le Museo Nacional del Prado de Madrid s’associent pour étudier l’influence des femmes qui exercèrent le pouvoir en Europe au XVIe siècle et leur rôle dans le domaine artistique. Pour désigner leur action, les commissaires proposent d’employer le terme de « matronage », par opposition au « patronage ».
Dans l’Empire des Habsbourg, qui englobait notamment l’Espagne et les Pays-Bas, les régentes occupèrent une place de premier plan. Aux Pays-Bas, Marguerite d’Autriche, Marie de Hongrie et Marguerite de Parme gouvernèrent à elles trois pendant près de soixante ans. Leurs relations avec l’art et les artistes feront l’objet d’une exposition au Rijksmuseum d’Amsterdam en 2029.
Un programme de recherche, qui débutera en septembre 2027, donnera à un chercheur accès aux importantes archives des deux musées. Le partenariat prévoit également une série de rencontres entre spécialistes afin d’approfondir l’étude de l’impact de cette période sans précédent de pouvoir féminin sur l’art.
« L’Espagne et les Pays-Bas partagent l’histoire de l’Empire des Habsbourg, explique Marion Anker, coprésidente de "Women of the Rijksmuseum", un projet consacré aux femmes dans l’art. L’empire était si vaste qu’il fallait des représentants un peu partout. L’empereur [du Saint-Empire romain germanique] Charles Quint, puis le roi Philippe II envoyèrent donc des femmes de la famille des Habsbourg aux Pays-Bas, dans les anciens Pays-Bas, pour gouverner en leur nom. L’histoire commune de l’Espagne et des Pays-Bas au sein de l’Empire des Habsbourg est donc aussi celle de puissantes femmes. »
Aujourd’hui largement méconnues du grand public, ces femmes jouèrent un rôle important dans le mécénat artistique, selon Noelia Garcia Pérez, directrice scientifique d’« El Prado en femenino », un projet du musée madrilène qui met en lumière le rôle majeur des femmes dans ses collections. Marie de Hongrie, reine consort de Hongrie et de Bohême et gouvernante des Pays-Bas, retient tout particulièrement son attention.
« Lorsqu’elle mourut en 1558, François Richardot loua son intelligence exceptionnelle et ses qualités de gouvernante, explique Garcia Pérez à The Art Newspaper. Le contraste est saisissant : cette même année, [le pasteur et théologien écossais] John Knox avait publié son attaque contre le pouvoir des femmes, qu’il jugeait contraire à la nature et aux Écritures. »
Marie de Hongrie possédait L’Empereur Charles Quint à Mühlberg (1548) du Titien et lui commanda ses Quatre Furies (1548-1549) pour la grande salle de son palais de Binche. « Imaginez l’effet produit : une reine veuve commandant quatre immenses peintures représentant des corps masculins nus soumis à de terribles supplices, poursuit Garcia Pérez. Il ne s’agissait pas de simples choix décoratifs : ces œuvres mettaient en garde contre les conséquences d’une opposition à l’autorité impériale. »
Le projet étudiera non seulement la manière dont une femme comme Marie de Hongrie conçut un programme artistique aussi ambitieux – prenant ainsi le contre-pied des souverains masculins qui privilégiaient les nus féminins –, mais aussi la façon dont ces femmes puissantes consolidèrent leur pouvoir en maîtrisant leur propre image par l’art.
Se faire portraiturer coiffée d’un bonnet de veuve permettait notamment d’affirmer son statut et son indépendance, selon Anker. « Nous nous posons beaucoup de questions sur la manière dont [ces femmes au pouvoir] gouvernaient, mais aussi sur la façon dont elles tissaient leurs réseaux, explique-t-elle. Elles passaient commande aux meilleurs artistes de leur temps, comme Titien. Mais leur manière de se mettre en scène était très différente de celle de leurs homologues masculins. » Et d’ajouter : « Je pense que nous ferons du "matronage" l’un des mots-clés de l’exposition. »



