Ancienne directrice du patrimoine au ministère de la Culture, Maryvonne de Saint-Pulgent a fait paraître, en janvier 2026, un petit livre en forme de pamphlet intitulé Alerte sur le patrimoine¹, dans lequel elle ne mâche pas ses mots. Elle évoque notamment des « sous-investissements chroniques » dans un contexte budgétaire tendu et un « manque de vision stratégique ». Elle parle de « négligence » et d’« incompétence », et pointe également les « nouveaux périls » liés aux menaces que fait peser le changement climatique sur les monuments. La « crise du patrimoine », « systémique », nécessite, selon l’auteure, un « examen de conscience de la part de tous les acteurs ».
Le rapport public sur « Les grands chantiers patrimoniaux du ministère de la Culture », publié en juin 2026 par la Cour des comptes, est lui aussi alarmiste. Il met en exergue le risque d’une « impasse de financement pour la prochaine décennie ».
Des monuments menaçant ruine
Chambord, joyau de l’architecture renaissance française et château le plus fréquenté (1,2 million de visiteurs en 2025) de l’Hexagone derrière Versailles, a dû fermer, en 2023, l’aile François Ier, en très mauvais état. « Cette fragilité a été constatée depuis déjà une vingtaine d’années, a déclaré Pierre Dubreuil, le directeur général du Domaine national de Chambord, au quotidien Le Monde, le 1er avril 2026, notant que « l’accélération est palpable [et que] la dégradation s’intensifie ». Déformations et trous visibles partout, fissures, planchers qui laissent voir une faille béante, fenêtres et cheminées renforcées par des étais en bois pour maintenir la stabilité de la structure, tommettes abîmées et en partie déposées pour pouvoir sonder les planchers, murs qui s’écartent au risque de l’affaissement, voire de l’effondrement de l’édifice. Il faut réunir 37 millions d’euros pour sauver l’aile François Ier. En plus des 2,6 millions d’euros puisés dans son fonds de roulement, Chambord va recevoir 6 millions d’euros de crédits exceptionnels débloqués par le ministère de la Culture, 1,38 million d’euros de la Fondation du Patrimoine et plusieurs centaines de milliers d’euros (plus de 850 000 euros en ce début de mois de juillet) issues d’un financement participatif lancé par Pierre Dubreuil en septembre 2025. Mais le compte n’y est pas encore…

Le château de Chambord. Courtesy du Domaine national de Chambord. Photo Olivier Marchant
Outre Chambord, de nombreux monuments – églises rurales en tête – se trouvent dans un état déplorable, à l’image du château de Saint-Germain-en-Laye qui abrite pourtant le musée d’Archéologie nationale, le plus important de France dans ce domaine. Les tuyaux et réseaux y sont dans un tel état de délabrement qu’une grande partie du circuit de visite a été fermée. Parmi les 87 cathédrales que compte le pays, seul un quart est en bon état, la moitié dans un état moyen et le reste en mauvais état, voire en péril.
Par ailleurs, la forte fréquentation des musées et monuments historiques (73 millions de visiteurs dans les musées de France et 11 millions dans les sites gérés par le Centre des monuments nationaux en 2025) se traduit par une usure accélérée des bâtiments et par des dégradations. À l’image de la galerie des Glaces par laquelle passent les 8,4 millions de visiteurs annuels du château de Versailles. La respiration humaine oxyde les ors de son décor, tandis que le piétinement fragilise ses parquets.
Aux négligences et retards pris dans les travaux d’entretien et de réparation s’ajoute une recrudescence des sinistres. Après l’incendie de Notre-Dame de Paris en 2019, la cathédrale Saint-Pierre-et-Saint-Paul de Nantes a été victime, en juillet 2020, d’un feu d’origine criminelle qui a fragilisé sa partie occidentale, endommagé les stalles du chœur et la cathèdre, et détruit le grand orgue du XVIIe siècle. Ces dommages ont nécessité 32 millions d’euros de travaux de restauration. Un autre incendie, lui aussi d’origine criminelle, survenu en octobre 2024, a affecté un chef-d’œuvre de l’art roman, l’église Saint-Hilaire-le-Grand de Poitiers. « Au total, le Renseignement territorial a recensé cinquante incendies ou tentatives d’incendies d’églises en 2024 », détaille Maryvonne de Saint-Pulgent. Elle évoque également une augmentation des actes de vandalisme, comme le saccage de la basilique du Sacré-Cœur de Rouen, et une succession de vols. Outre celui, très médiatisé, des bijoux de la Couronne dans la galerie d’Apollon, au musée du Louvre (lire page 4), des cambriolages ont eu lieu, en 2024, au musée Cognacq-Jay, à Paris, et au musée du Hiéron, à Paray-le-Monial (Saône-et-Loire) ; en 2025, au Muséum national d’histoire naturelle, à Paris, au musée national Adrien-Dubouché, à Limoges, ainsi qu’au musée du Président Jacques-Chirac, à Sarran (Corrèze) ; en 2026, au musée Lalique, à Wingen-sur-Moder (Bas-Rhin), et, ce 24 juillet, au musée du Pays châtillonnais, à Châtillon-sur-Seine (Côte-d’Or), qui a vu dérober en plein jour le torque en or de la princesse de Vix, chef-d’œuvre de l’orfèvrerie celte datant d’environ 500 avant notre ère.
Une « soutenabilité financière » difficile
« On observe que l’état de 2 000 monuments s’est amélioré. En revanche, 2 000 autres ont vu celui-ci se détériorer, explique Maryvonne de Saint-Pulgent. Les monuments dont l’état s’est amélioré l’ont été grâce aux financements du Loto du patrimoine. Dans un tel contexte, il est préoccupant que l’État décide de baisser, dans son budget 2026, sa contribution à ce dernier, alors qu’il faudrait augmenter la part des produits de la collecte nationale qui l’alimente. »
Il devient difficile de faire face matériellement aux travaux d’entretien et de restauration en raison d’une démographie patrimoniale galopante. On recense aujourd’hui plus de 46 000 immeubles protégés, 1 122 musées de France qui conservent plus de 80 millions d’œuvres et objets d’art, 265 Maisons des Illustres et 206 Villes et Pays d’art et d’histoire. Auxquels s’ajoutent 19 grands établissements budgétivores, dont 6 n’existaient pas en 1990, tels le musée du quai Branly – Jacques Chirac, à Paris, et le musée des Civilisations de l’Europe et de la Méditerranée (Mucem), à Marseille. Ces derniers ont contribué à accroître la part des dépenses de fonctionnement aux dépens des investissements et donc des travaux. « L’explosion du patrimoine met ses propriétaires et les services du patrimoine dans l’impossibilité physique et financière d’en assurer un contrôle effectif et un entretien satisfaisant », insiste l’ancienne directrice, qui évoque un « mur d’investissements ».
C’est cette épée de Damoclès que signale la Cour des comptes dans son rapport sur « Les grands chantiers patrimoniaux du ministère de la Culture ». L’institution de la rue Cambon recense d’abord les 14 grands chantiers significatifs, commencés ou livrés entre 2015 et 2025, ayant occasionné une dépense totale de 2 milliards d’euros. La juridiction financière se penche ensuite sur les chantiers de rénovation et de réhabilitation du patrimoine à venir, pointant que « le coût total des grands chantiers culturels pourrait plus que doubler lors de la prochaine décennie, passant d’un peu plus de 2 milliards d’euros à un minimum de 5 milliards d’euros ». L’explosion de ces besoins d’investissements s’explique par la nécessité de remettre à niveau les équipements parisiens issus des grands travaux des années 1970-1990 : la Cité des sciences et de l’industrie, le Centre Pompidou et le site François-Mitterrand de la Bibliothèque nationale de France. À cela s’ajoute la rénovation des monuments historiques, comme le musée du Louvre et son projet de « Nouvelle Renaissance » (plus de 1,1 milliard d’euros pour ses deux premières phases parmi les trois programmées) et l’Opéra Garnier. Ce chiffrage constitue « un plancher » selon la Cour des comptes, laquelle ne dissimule pas ses « inquiétudes sérieuses » sur la « soutenabilité financière » de tels investissements.
1. Maryvonne de Saint-Pulgent, Alerte sur le patrimoine, Paris, Gallimard, 2026, 64 pages, 3,90 euros.




