À la demande du groupe Les Républicains, le Sénat a organisé lors de la séance publique du 6 janvier 2026 un débat sur la sécurité dans les musées. En introduction, Agnès Evren (LR) a déclaré : « Soutenir le patrimoine, c’est, comme disait André Malraux, donner à chaque Français “les clés du Trésor”, et dans une société profondément fracturée, notamment par les inégalités sociales et territoriales, le patrimoine est plus que jamais un puissant moteur de cohésion, un dénominateur commun qui doit tous nous rassembler dans nos valeurs et notre histoire partagée. »
Revenant sur le vol du 19 octobre 2025 au musée du Louvre, qualifié de « symptôme d’un échec, celui de notre politique de protection du patrimoine », cette dernière a rappelé que « la France compte plus de 1 200 musées, pour beaucoup installés dans des bâtiments classés historiques avec des dispositifs de sécurité souvent insuffisants », avant de donner plusieurs exemples de vols récents. « La multiplication des circuits de revente serait à l’origine de la hausse des vols de biens culturels en France, a-t-elle poursuivi. Nous faisons face à un phénomène chronique et systémique. Au-delà des responsabilités individuelles au Louvre, il existe une responsabilité collective : c’est l’ensemble de notre politique de sécurité des musées et des lieux patrimoniaux qui doit être repensé ; un changement d’approche, un changement de paradigme doivent être opérés. Nous continuons encore trop souvent à répondre avec des moyens conçus pour un autre temps. »
Et de conclure : « Dans le cas précis du Louvre, il nous faut consacrer les recettes de la licence de marque du Louvre Abu Dhabi à la sécurisation du musée. À l’heure actuelle, ces 207 millions d’euros servent uniquement à l’achat d’œuvres. » La sénatrice a également défendu la proposition de tarification différenciée pour les visiteurs non-européens de certains monuments et musées : « La Cour des comptes le martèle, nous devons être à la hauteur du mur d’investissement de 5 milliards d’euros pour restaurer nos musées et nos monuments historiques. L’effort à accomplir est nécessaire, mais il est colossal. L’État doit rester le garant, mais il ne peut plus être le seul financeur. Il faut donc poser sans tabou le débat de la contribution directe des publics et des acteurs privés à la préservation de notre patrimoine. […] Refuser ces leviers, c’est accepter que la sécurité de nos œuvres dépende uniquement de budgets contraints, arbitrés chaque année et encore trop souvent sacrifiés. C’est à terme la condamnation d’une partie de notre patrimoine national. »
Pointant un « constat clair et même assez sévère : les infrastructures de sécurité n’étaient pas à la hauteur du patrimoine détenu par le Louvre », Laurent Lafon (UC) a interrogé la ministre de la Culture : « Si un établissement comme le Louvre a pu se trouver en difficulté, qu’en est-il des autres musées territoriaux, souvent installés dans des bâtiments anciens et disposant de moyens humains et financiers limités ? La sécurité du patrimoine ne peut être laissée à la seule capacité budgétaire des établissements ou des collectivités, elle doit reposer sur un socle commun qui garantisse à chaque musée un niveau suffisant de protection, quelle que soit sa taille ou sa localisation. Comment l’État entend-il passer durablement d’une logique de réaction à une logique de prévention et comment donner à cette ambition les moyens de sa crédibilité ? »
« En tant que rapporteur de la commission de la Culture pour les crédits des patrimoines, je me suis longuement penchée ces derniers mois sur la sûreté de nos musées, est intervenue à son tour Sabine Drexler (LR). Après la série noire de sept braquages et cambriolages survenus sur l’ensemble du territoire depuis le mois d’octobre 2024 et parallèlement aux travaux de la commission sur le musée du Louvre, j’ai auditionné plusieurs responsables d’établissements. Je tire de ces échanges plusieurs conclusions et interrogations. En premier lieu, il est indiscutable que les musées français sont sous-équipés face aux menaces croissantes qui pèsent sur leur sûreté. Certains sont très exposés, notamment ceux dont les collections abritent des objets faits de métaux précieux, de joyaux ou encore de porcelaine chinoise, très recherchés par une nouvelle génération de cambrioleurs. Dans leur ensemble, les infrastructures muséales ne permettent pas de faire face aux nouveaux modes opératoires des criminels, qui se caractérisent par le recours à des outils d’usage courant tels que des disqueuses ou des chalumeaux lors d’actions spectaculaires. Ce sous-équipement s’explique en partie pour des raisons techniques ; […] surtout, les établissements, déjà en difficulté pour assurer l’entretien courant de leur bâtiment, ne disposent tout simplement pas des fonds nécessaires. Devant ce constat, la commission de la Culture avait adopté sur le projet de loi de finances pour 2026 un amendement abondant à hauteur de 30 millions d’euros le Fonds de sûreté annoncé par Madame la ministre. Si cet abondement n’a pas survécu à la séquence budgétaire, il demeure indispensable que les sommes correspondantes soient déployées dès 2026. »
Face ce constat partagé d’une absence de culture de la sûreté dans des institutions muséales « qui n’ont pas pris la mesure de ces nouvelles menaces », Monique de Marco (GEST) a interpellé la ministre sur l’objectif même de porter le nombre de visiteurs annuels du Louvre à 12 millions, dénonçant « une fuite en avant ». « Alors que le plan de sécurité du musée destiné à la modernisation technique et à la protection des œuvres reste en sommeil depuis huit ans, […] comment le gouvernement entend-il articuler le projet “Louvre – Nouvelle Renaissance” avec la nécessaire modernisation des dispositifs de sécurité de l’ensemble des musées placés sous sa tutelle ? », a-t-elle questionné, avant d’ajouter : « Les impératifs patrimoniaux et symboliques ne doivent pas faire obstacle à la protection des collections et des visiteurs ».
En réponse aux multiples questions de ces intervenants et d’autres, la ministre de la Culture, Rachida Dati, a déclaré : « Débattre de la sécurité des musées est devenu un enjeu culturel. […] Le vol survenu au musée du Louvre appelle à un sursaut, pour autant, ce n’est pas un phénomène nouveau. Dès la fin des années 1980, la recrudescence des cambriolages avait conduit à la mise en place de la Mission sécurité sûreté et audit au sein du ministère de la Culture. Il faut maintenant intégrer les nouveaux modes opératoires, souvent sur commande, ces nouveaux défis liés à la criminalité organisée, et adapter en conséquence une réponse. Cela passe évidemment par un renforcement des moyens, la systématisation désormais des visites des experts de la mission dans les musées et les monuments avec la mise en place de contrôles selon une périodicité que nous avons décidée de cinq ans. La réalisation des travaux liés à la prescription doit devenir obligatoire. D’autres mesures seront prises. »
Concernant le Louvre, a poursuivi la ministre, « pour répondre à l'urgence, dix-sept mesures sont d’ores et déjà en cours de déploiement permettant une refondation en profondeur de la politique de sûreté et de sécurité de l’établissement : notamment la mise en place d’une gouvernance dédiée avec un coordinateur de la sûreté et la création d’un comité de pilotage de la sûreté associant la préfecture de police ». […] « Dans le cadre de la réforme de cette gouvernance, le coordinateur de la sûreté sera auprès de la présidence ; des dispositifs anti-intrusion seront installés, la cartographie des risques actualisée, enfin la formation des agents au vol et à l’intrusion renforcée. La sûreté de nos musées est un enjeu global qui doit aussi se penser en lien permanent avec les organisations syndicales que j’ai reçues. J’ai entendu l'émoi exprimé à la suite de ce vol spectaculaire, nous poursuivons ces discussions qui se sont toujours déroulées en très bonne intelligence. Les remarques, les préconisations, les observations qui nous sont remontées sont totalement pertinentes. Ma priorité a été dans un premier temps de préserver la stabilité de l’établissement, son fonctionnement, sa capacité à accueillir le public dans de très bonnes conditions. Cette année encore, le musée a battu un record de fréquentation. Mais cela ne veut pas dire que la question de la responsabilité ne doit pas se poser, et elle se posera. Le cambriolage a mis en lumière l’organisation même de nos établissements publics. Je veux le redire devant vous, le ministère exerce sa tutelle et ses opérateurs, ses établissements bénéficient d’une autonomie propice à leur agilité. Mais cette autonomie légitime a pu parfois – c’est le glissement de ces dernières années – se muer en une forme d’indépendance totale, ce qu’elle n’est pas. Il faut le rappeler, l’autonomie n’est pas une exemption de rendre des comptes. Je suis favorable à ce que nous revoyions la gouvernance des établissements publics de l’État pour renforcer la sécurité et la sûreté. Nous allons continuer de renforcer les moyens de la mission et la mise en œuvre du Fonds de sûreté que je continuerai de défendre lors des débats budgétaires. »
« Vos interventions ont posé un constat sans concession mais aussi appelé des réponses précises et pertinentes, a conclu Max Brisson (LR) à l’issue de ce débat. […] La crise du Louvre est l’occasion d’une prise de conscience qui doit déboucher sur une politique nationale renouvelée. […] On mesure la nocivité de choix du passé, tendance persistante à considérer la sécurité comme une variable d’ajustement. L’ampleur du chantier à mener, ce sont des plans de sécurité rarement testés, peu actualisés, mal coordonnés ; ce sont des systèmes techniques insuffisants, vieillissants, mal entretenus ou inadaptés aux standards actuels ; ce sont des locaux anciens, pas assez entretenus ou inadaptés par rapport aux besoins contemporains et vulnérables aux intrusions ; ce sont des effectifs de surveillance sous-dimensionnés ; ce sont des agents trop souvent précaires, insuffisamment formés aux risques contemporains face au vol organisé, au vandalisme militant ou aux menaces terroristes. Tout ceci se développe dans un contexte de multiplication des menaces de vol commandité par des réseaux dans le cadre d’un trafic international d’une très grande ampleur ; ce sont des menaces de dégradation pour des motivations idéologiques ; ce sont des menaces contre les personnes, contre les agents, contre les visiteurs. [...] Plusieurs musées ont été touchés et beaucoup les ont cités, cela ne touche pas uniquement le musée du Louvre. Face à ce constat, que faire ? Il faut établir les besoins de l’ensemble des musées nationaux et territoriaux avant de prioriser les actions, poser sous l’égide du Haut conseil des musées de France un diagnostic national, sérieux et exhaustif, de la sûreté dans les musées incluant établissements nationaux et territoriaux, pour définir les sites les plus exposés et vulnérables ainsi que les collections les plus sensibles. À partir de ce diagnostic, prioriser les dépenses en privilégiant la sûreté des collections, diversifier les sources de financement, revaloriser les professionnels des métiers de la surveillance. C’est un enjeu national en termes d’image de la France, de notre rayonnement culturel. »
La totalité du débat est disponible ici.
