Qui est Nadja ? Sa voix se fait entendre avec une force nouvelle dans Lettres à André Breton, suivies d’autres textes et d’un choix de dessins, paru aux éditions Gallimard le 27 août. Pour l’occasion, ses lettres et ses dessins conservés à la Bibliothèque nationale de France, réunis dans ce volume, sont exposés à la Galerie Gallimard, du 4 septembre au 3 octobre 2026, sous le commissariat d’Olivier Wagner et d’Alban Cerisier.
On sait finalement peu de choses de la vie de Nadja, de son vrai nom Léona Delcourt, en dehors de son lien avec Breton. Née près de Lille en 1902, elle donne naissance, en janvier 1920, à une fille, Marthe, sans père déclaré. À son arrivée à Paris, son existence pourrait être celle d’un personnage de Jean Rhys : jeune femme seule, précaire, qui tente de se faire une place comme danseuse, actrice de second rôle, et qui subsiste dans des hôtels miteux grâce à la protection d’hommes aisés. En octobre 1926, il y a tout juste cent ans, elle aborde André Breton dans les rues de Paris. Leur liaison durera du 4 au 13 octobre et donnera naissance au récit mythique : Nadja, publié en 1928.
Avec la publication des lettres à André Breton, on découvre non seulement l’envers de ce que Breton avait raconté, mais surtout la suite de l’histoire, du 22 octobre 1926 au 25 février 1927, depuis l’autre point de vue : celui de Nadja. Durant ces quatre mois, elle écrit à Breton pour le revoir, lui rappeler son amour, se faire aimer de lui. Ces lettres constituent le seul témoignage que nous ayons de sa voix directe : une voix intense, amoureuse, suppliante, adressée à un homme qui ne l’aime pas en retour. « Il est impardonnable que je continue à la voir si je ne l’aime pas », écrit Breton dans Nadja. Une voix qui s’adresse à lui en se définissant comme « un petit atome qui respire dans le coin de tes lèvres ou qui expire ». Une voix qui lui dit : « André, je t’aime. Pourquoi, dis pourquoi m’as-tu pris mes yeux ? »
La traversée de ces lettres et de ces dessins ramène en effet à une question de dépossession : qu’est-ce qui revient à l’invention de Nadja, et qu’est-ce qui revient à celle de Breton ? L’image de Nadja nous serait-elle parvenue sans l’œuvre de Breton ? Sans doute pas. Et l’œuvre de Breton aurait-elle existé sans la présence de Nadja et de son invention ? Probablement pas non plus. Car ce qui apparaît à l’entrée de l’exposition, avec la photographie de Nadja, et dans chacun des feuillets montrés, c’est une présence qui confirme ce que Breton avait reconnu en elle : quelque chose comme une incarnation vivante du surréalisme.
Il faut d’ailleurs rappeler que le nom de Nadja est celui que Léona Delcourt s’est elle-même donné. Dans sa présentation passionnante de ces lettres, Olivier Wagner insiste sur ce point : « c’est là l’œuvre que nul n’attendait, l’œuvre d’une artiste jusqu’ici sans œuvre et dont toute l’existence ne dépendait que du témoignage d’un autre. »
On observe ses dessins : La Fleur des amants, ses variations, et cette forme d’écriture graphique qu’André Breton avait déjà décrite dans Nadja. Sur une lettre datée du 25 octobre 1926, Nadja écrit à Breton sur un papier à en-tête de la Galerie surréaliste : un document saisissant, unique, qui matérialise son passage dans la vie du mouvement.
La plupart des lettres réunies dans le volume proviennent du dossier qu’André Breton avait conservé dans ses archives jusqu’à sa mort, en 1966. Mais une autre source, plus inattendue, a permis de retrouver les traces de cette écriture : le cahier de brouillon de Nadja, dont certains feuillets ont été dispersés au fil des années et retrouvés dans différentes collections. La BnF a ainsi acquis, entre 2017 et 2019, le manuscrit original deNadja, le carnet préparatoire de Breton et le cahier de brouillon de la vraie Nadja.
Dans ses lettres, elle demande à plusieurs reprises à Breton de le lui restituer. Après la publication de Nadja, il enrichit son manuscrit de documents provenant de la production de l’égérie surréaliste (lettres, dessins, photographies) jusqu’à transformer l’ouvrage en ce que la BnF appelle un véritable « reliquaire » : non plus seulement le manuscrit d’un livre, mais l’objet matériel d’une histoire dont la jeune femme constitue le centre sans en maîtriser le récit.
L’un de ces exemplaires destinés à René Char renferme un dessin et un texte issu de façon certaine de ce fameux cahier de brouillon. Dédicacé par Breton, le 24 mars 1930, cet exemplaire, explique Olivier Wagner, apporte la preuve qu’à cette date le cahier « avait été dépecé et que Breton en avait conservé un certain nombre de pages ». Le conservateur n’exclut donc pas la réapparition d’autres feuillets provenant de ce cahier de brouillon dont nous ne connaissons pas le nombre de pages originel.
Pour ceux qui seraient tentés par les jugements rétrospectifs (la tentation est grande), Breton les avait en quelque sorte devancés. Dans Nadja, il écrit : « peut-être attribueront-ils à mon intervention dans sa vie, intervention pratiquement favorable au développement de ces idées, une valeur déterminante ».

Nadja, L’Enchantement de Nadja. Paris, Bibliothèque littéraire Jacques-Doucet
Breton n’a pas rendu Léona « folle ». Selon les symptômes décrits dans les archives, le diagnostic porté a posteriori sur la maladie de Nadja est celui de la schizophrénie. Peut-être cette rencontre d’une grande intensité émotionnelle pour Nadja, a-t-elle précipité son destin. Rien ne permet toutefois d’en faire la cause de sa maladie. Autrement dit, Breton a pu être un déclencheur, mais pas la cause. En revanche, sa défaillance est de s’être désintéressé de la femme en qui il avait trouvé l’incarnation saisissante de ses propres recherches. Il ne s’inquiéta pas de son sort. Il ne lui rendit jamais visite. Il cessa rapidement de regarder celle qui se trouvait derrière le personnage créé. Le problème n’est donc pas tant d’accuser Breton d’avoir causé sa folie que de constater ce que son œuvre a produit : une métamorphose si puissante que la femme réelle avait presque entièrement disparu derrière son propre mythe.
La disparition fut telle que d’autres femmes ont, plus tard, tenté de prendre sa place. L’exposition présente ainsi plusieurs « fausses Nadja », parmi lesquelles Hedda Qvale, une Norvégienne qui écrivit à l’hôpital Sainte-Anne et à Breton pour affirmer qu’elle était la véritable Nadja. Ces lettres montrent surtout combien le personnage était devenu indépendant de la femme : longtemps après l’internement de Léona Delcourt, le nom de Nadja continuait de circuler sans elle.
Nadja n’a probablement jamais connu le roman achevé. Mais au moment où ils se côtoyaient encore, André Breton lui avait sans doute montré ses notes préparatoires. Elle lui écrit, le 1er novembre 1926, offusquée : « Comment encore ai-je pu lire ce compte rendu… entrevoir ce portrait dénaturé de moi-même sans me révolter ni même pleurer… »
Pourtant, dans sa dernière lettre à André Breton, datée du 25 février 1927, quelque chose s’inverse. Elle ne demande plus. Elle n’attend plus. Elle semble céder à l’œuvre qu’il fera d’elle. Tout cela avec une grande dignité :
« J’ai confiance en l’image qui me fermera les yeux. […]
Tout ce que tu feras sera bien fait, que rien ne t’arrête. Il y a assez de gens qui ont mission d’éteindre le feu. […] arrache les lettres qui t’ont peiné, elles ne doivent pas exister. Chaque jour la pensée se renouvelle… […] André, malgré tout je suis une partie de toi. C’est plus que de l’amour.
C’est de la Force.
Et je crois,
Nadja. »
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Nadja, Lettres à André Breton, suivies d’autres textes et d’un choix de dessins, édition établie et présentée par Olivier Wagner, Gallimard, 176 p., 2026, 21 €.
« Nadja, "ma main écrit ce que tu penses" », jusqu’au 3 octobre 2026, Galerie Gallimard, 30-32, rue de l’Université, 75007 Paris.




