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Critique

Une plongée dans le quotidien d’un hôtel particulier au XVIIIe siècle

Le musée des Arts décoratifs, à Paris, à travers plus de 550 objets et œuvres, invite à vivre la journée type d’une famille aristocratique du Siècle des Lumières.

Amandine Rabier
17 septembre 2026
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Attribué à Hugues Taraval, Le Sommeil, vers 1779, huile sur toile, Paris, musée Nissim de Camondo. © Les Arts Décoratifs. Photo Jean Tholance

Attribué à Hugues Taraval, Le Sommeil, vers 1779, huile sur toile, Paris, musée Nissim de Camondo. © Les Arts Décoratifs. Photo Jean Tholance

N’avez-vous jamais rêvé de déambuler en maître ou maîtresse de maison dans votre hôtel particulier, ceint de votre épée de cour ou vêtu d’une robe à la française en taffetas et gaze de soie couleur bois de rose ? L’art de vivre à la française du XVIIIe siècle exerce un puissant pouvoir de fascination. Mais pour que cette image idéalisée rejoigne la réalité historique, encore fallait-il appartenir à l’élite, seule détentrice des usages, des codes et du raffinement alors érigés par l’Europe entière en modèle du bon goût. Avec l’exposition « Une journée au XVIIIe siècle », présentée au musée des Arts décoratifs, à Paris, les conservatrices Ariane James-Sarazin et Sophie Motsch proposent une immersion dans le quotidien de la noblesse des Lumières, conviant le visiteur à franchir les différents seuils de l’hôtel particulier, depuis la rue jusqu’aux espaces les plus intimes de la demeure, au fil d’une journée.

À chaque pièce sa fonction

Passé le porche, la découverte de l’hôtel particulier révèle une distribution savamment ordonnée. De la représentation à l’intimité, chaque pièce répond à une fonction précise. Organisées en deux enfilades, sur cour et sur jardin, elles se distinguent par leur décor, leur niveau de raffinement et leur usage selon les saisons. Certains arrivent dans leur demeure en chaise à porteurs, alternative au carrosse, plus légère et suffisamment maniable pour se faufiler dans les rues étroites de Paris ; d’autres préfèrent la berline. Les rares piétons peuvent désormais compter sur un objet en passe d’être érigé en accessoire de mode : le parapluie. Le modèle pliant mis au point par Jean Marius – le « parapluie brisé » – se glisse dans une poche et devient un attribut d’élégance. En 1769 apparaissent même les premiers services de location de parapluies.

Le matin, dès le réveil de Madame et de Monsieur, vers 7 heures (quelques furent les excès de la veille), un domestique ouvre les rideaux du lit et sert le premier repas de la journée : le déjeuner. Mieux vaut-il avoir l’estomac bien accroché pour avaler un bouillon de viande et de légumes, accompagné d’une tasse de café ou de chocolat, ces breuvages exotiques alors très en vogue. La baignoire demeure un luxe : les ablutions se limitent souvent à une toilette de chat effectuée dans la chambre ou le cabinet de toilette. L’eau est versée d’une aiguière dans une cuvette pour le visage et les mains, tandis qu’un large bassin est destiné aux pieds et le bidet aux parties intimes. Les nécessaires de toilette en orfèvrerie, comme ceux réalisés en 1772 par Honoré Burel à Aix-en-Provence, comptent parmi les objets les plus raffinés.

L’exposition réserve aussi quelques curiosités, à commencer par la baignoire d’yeux. Cette petite coupe en porcelaine, produite dans ses versions les plus luxueuses par la manufacture de Vincennes-Sèvres, épouse le contour de l’œil. Remplie d’une décoction de camomille, de bleuet ou de plantain, elle est censée hydrater l’œil, éliminer les impuretés et soulager les irritations. Il suffit de l’appliquer contre l’œil puis de cligner des paupières pour laisser agir le remède. Avant que l’usage de la brosse à dents ne se généralise dans les années 1790-1800, les recommandations en matière d’hygiène bucco-dentaire préconisent le recours combiné à un cure-dent en plume, un gratte-langue et une petite éponge douce. Viennent ensuite les rituels de la toilette : poudrer, farder, coiffer. Ultime ornement, la mouche est conservée dans une boîte à compartiments munie d’un pinceau et d’un miroir. D’abord utilisée pour dissimuler les cicatrices de la variole, elle devient, au milieu du XVIIIe siècle, un accessoire de beauté destiné à rehausser le teint des femmes comme des hommes. Découpée dans du taffetas noir, elle donne naissance à un véritable langage amoureux.

La réussite de l’exposition tient à sa scénographie. Loin de la démarche archéologique des period rooms, elle assume pleinement un parti pris de fiction.

Apparat et commodité

Dans la bibliothèque de Monsieur, l’horloge sonne 10 heures. L’horlogerie est alors considérée comme la discipline phare de la mécanique et l’un des domaines les plus féconds en inventions approuvées par l’Académie des sciences. Les pendules en tout genre prennent place dans les salons, le cabinet, la bibliothèque ou encore le boudoir de Madame. En 1771, le duc de Chevreuse n’en possède pas moins de seize dans son hôtel particulier de la rue Saint-Dominique, aujourd’hui dans le 7e arrondissement de Paris. Elles sont en revanche absentes des pièces de service. La mesure du temps ne relève donc pas des mêmes usages selon que l’on appartient à la noblesse ou à la domesticité. Les premiers intériorisent le temps et en font un instrument de maîtrise ; les seconds y demeurent soumis. Dans les cuisines, d’après les livres de recettes, on évalue le temps de cuisson des plats à leur résistance au doigt ou au couteau.

Chevalier à son bureau écrivant une lettre d’amour, manufacture de Meissen, d’après un modèle de Johann Joachim Kändler, 1740-1748, porcelaine dure, polychromie et dorure. © Les Arts Décoratifs. Photo Christophe Dellière

Dans la pièce la moins formelle de ses appartements, Monsieur, drapé dans sa robe de chambre, gère les comptes de ses propriétés et rédige son courrier. Celui-ci est ensuite mis « au secret », à l’abri des regards indiscrets, dans le meuble qui en a conservé le nom : le secrétaire. Monsieur s’adonne également à un autre rituel privé : la préparation de son tabac à priser. Après le dîner – notre déjeuner actuel –, les jours où elle ne tient pas salon, Madame se réfugie dans son boudoir. Assise sur son ottomane ou devant son bonheur-du-jour, elle lit, entretient sa correspondance, dessine, peint à l’aquarelle ou se consacre à ses travaux d’aiguille. Pour se soulager, Monsieur et Madame disposent de la chaise d’affaires. À l’oratoire, lors de l’office de 18 heures, les sermons du père Bourdaloue, l’un des plus grands prédicateurs du règne de Louis XIV, sont particulièrement prisés par les femmes. Pour n’en perdre aucune parole, ces dernières emportent avec elles ce qui prendra son nom : le « bourdaloue », un pot de chambre oblong en céramique.

Après le souper, la soirée se poursuit au salon de compagnie où s’improvise un concert de musique de chambre. La flûte traversière et la harpe, dont Marie-Antoinette contribue à populariser la pratique, sont les instruments de salon par excellence. Plus qu’un simple divertissement, s’adonner à la musique devient un marqueur de distinction et un moyen de séduction, mettant en valeur les gestes, les pieds, les bras et les mains de la musicienne. Tandis que les uns excellent dans l’art de la conversation, d’autres se passionnent pour les jeux. Un mobilier ingénieux leur est consacré : les tables « à plusieurs fins » dissimulent, sous un plateau amovible, des jeux de cartes, de cavagnole ou de trictrac. Avec cet engouement fleurissent aussi les accessoires de tricherie, telle une bague à facettes renfermant un miroir, véritable arsenal du parfait joueur. Assis à califourchon sur leur voyeuse, les observateurs suivent les parties comme un spectacle.

Ce qui fait également la réussite de l’exposition tient à sa scénographie. Loin de la démarche archéologique des period rooms, elle assume pleinement un parti pris de fiction. Les espaces prennent la forme de cellules insérées dans un vaste volume aux allures de friche industrielle, où murs bruts et réseaux techniques apparents dialoguent avec des lambris d’appui inspirés du XVIIIe siècle. En guise d’épilogue, Le Sommeil, attribué à Hugues Taraval et acquis au XIXe siècle par le banquier et collectionneur Moïse de Camondo, offre une dernière scène d’intimité. Madame, qui, après une soirée de mondanités et de divertissements, s’abandonne aux bras de Morphée, apparaît comme l’exact contrepoint de la dormeuse du Cauchemar de Johann Heinrich Füssli, peint en 1781. Le sommeil paisible de Madame traduit ainsi l’ultime éclat d’un art de vivre aristocratique, avant que les bouleversements de la fin du siècle n’en fissurent les certitudes.

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« Une journée au XVIIIe siècle, chronique d’un hôtel particulier », 18 février-4 octobre 2026, musée des Arts décoratifs, 107, rue de Rivoli, 75001 Paris.

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