Quel a été votre premier choc esthétique ?
Je pense que cela remonte à mon enfance. Mon père nous prenait beaucoup en photo en train de jouer ou durant les vacances. Ces images de famille étaient ensuite projetées en diaporama sur un drap blanc, dans le noir, chez nous. Cela a été ma première expérience à la fois photographique et cinématique. Et plus tard, au collège, lorsque j’ai entendu la Symphonie no 7 de Ludwig van Beethoven, j’ai ressenti une sorte de vibration.
Quels artistes ont été pour vous des mentors ?
Le plus décisif a été, je crois, Alfred Hitchcock. C’est vraiment lui qui m’a convaincu de devenir cinéaste – surtout son film Sueurs froides [1958, Vertigo]. Et le réalisateur coréen Kim Ki-young : toutes ses œuvres des années 1960-1970, où il était le plus prolifique. Il m’a fait comprendre qu’il était possible de tourner des films complètement fous en Corée. C’est lui qui m’a donné le courage de devenir réalisateur. Mais si l’on me demande de choisir l’artiste que j’aime plus que quiconque, ce serait Jean-Sébastien Bach. Il a ce côté fonctionnaire et, malgré tout, il parvient à garder une créativité infinie. J’ai une admiration sans bornes pour ce compositeur. Quant à mes plus grandes influences en matière de photographie, ce sont Eugène Atget et William Eggleston.

Park Chan-wook, Hakone, 2017, photographie couleur. © Park Chan-wook
Votre cinéma a parfois été qualifié de violent, notamment ce cycle sur la vengeance dont fait partie Old Boy (2003), qui vous a valu une notoriété internationale. Or, vos photographies sont à l’opposé : sereines, très structurées, loin de toute action chaotique. S’agit-il de deux facettes de votre personnalité ? D’un côté, votre hyperactivité de metteur en scène, de l’autre, le contemplatif des matins calmes ?
Quand je fais des photographies, j’enlève ma casquette de réalisateur de film. Plutôt que d’affirmer que je mets une casquette de photographe, je dirais que je reste sans casquette. Je demeure simple, mon appareil photo m’accompagne comme un ami. Je ne fais pas les choses de façon intentionnelle. Je prends juste des clichés au cours de ma vie, lors de promenades ou de pauses avec ma famille. Je capte avec mon objectif ce que je découvre au fil du temps. Finalement, dans ces moments-là, je ne réfléchis pas trop à ce que je fais au cinéma. C’est le public qui me dit que certaines de mes photographies ont de grandes similarités avec mon travail de cinéaste, et d’autres personnes, comme vous, les ressentent comme étant à l’opposé de mes films.
Les avis peuvent être différents, mais lorsque je regarde mes photographies, je les trouve personnellement assez diverses. Il est vrai que la plupart d’entre elles ne donnent pas à voir des mouvements très intenses ; elles sont plutôt assez statiques. Mais certaines sont très corrélées à la notion de mort, et en ce sens, on peut y déceler une forme de violence aisée à relier avec celle que l’on retrouve dans mes films. Sur la photographie de fleurs dans un sac plastique ou sur celle de poulpes enchevêtrés présentées dans l’exposition, on peut identifier ce sentiment de mort, de pourriture ou même de décadence. Par conséquent, je dirais que cela dépend vraiment de la manière dont vous percevez mes films, des idées que vous vous en faites et de ce que vous font imaginer mes photographies. Chacun y trouvera sa propre interprétation.

Park Chan-wook, Janvier 2025, Jeju, Corée, photographie couleur. © Park Chan-wook
De fait, une certaine étrangeté émane de vos images, très esthétiques. En outre, vous discernez la beauté dans des choses en apparence banales, tels un filet jaune de sac au sol au Japon, un mannequin dans un champ coréen ou encore des parasols comme des fantômes, à La Mamounia, à Marrakech. Est-ce délibéré dans votre pratique ?
Tout à fait. Vous avez vu très juste, je n’ai rien à ajouter.

Park Chan-wook, Faces 16, 2013, photographie noir et blanc. © Park Chan-wook
Vos photographies sont aussi une célébration de la nature, avec une forme de romantisme noir, que l’on peut retrouver dans votre cinéma, ainsi qu’une dimension absurde.
J’affectionne particulièrement tous les mots que vous venez de prononcer, ce sont des aspects très importants dans mon travail. Un paysage peut nous inspirer à la fois de la beauté et de la peur, on peut éprouver ces deux sensations en même temps. Parfois, il se dégage du réel un côté absurde, comme la main de mannequin posée sur un radiateur sur une de mes photographies. Ce n’est pas moi qui l’ai disposée, elle était là. C’est ce que rappellent les surréalistes, à savoir que deux entités qui ne devraient pas cohabiter créent ensemble le beau et l’humour. Il y a également un cliché d’un grill de barbecue très commun, au centre de l’image, mais grâce à la lumière et à son emplacement, il donne l’impression d’être une sorte d’autel un peu sacré. Il peut aussi faire penser à un ovni qui a atterri là. Sur une autre image prise à Bali, le fait que des fourmis aient dévoré les fruits proposés en offrande laisse imaginer que les dieux en personne s’en sont régalés !
Certaines de vos photographies sont très picturales – par exemple, les fleurs dans le sac plastique ou la vue de la mer à Busan avec cette plante sur un tabouret. Avez-vous été d’abord attiré par la peinture ?
Mon père, architecte, était ce que l’on appelle un « peintre du dimanche ». Il peignait de temps en temps, c’était un loisir. Plusieurs membres de ma famille étaient très doués pour la peinture. Dans ma jeunesse, l’art m’a également beaucoup intéressé. Je pensais en effet devenir peintre, mais finalement, j’ai laissé la priorité à mon petit frère qui était beaucoup plus talentueux que moi dans ce domaine. D’ailleurs, il est artiste, et j’ai choisi un autre chemin. Mais il y avait toujours en moi cette curiosité, ce sens de l’observation assez aigu. Aussi est-ce la raison pour laquelle mes photographies peuvent sembler très picturales. Pour autant, si j’avais vraiment voulu accentuer cette dimension, j’aurais travaillé à la chambre grand format, en studio, avec des lumières artificielles, ce qui n’est pas le cas. Lorsque je prends pour sujet des fleurs fanées qui ont été jetées, ou des objets ignorés, j’en fais des stars, pour utiliser un terme de cinéma : je les choisis et les mets en lumière.

Park Chan-wook, Septembre 2025, Busan, Corée, photographie couleur. © Park Chan-wook
Vous exposez à Lee Ufan Arles. L’artiste est l’un de vos illustres compatriotes. En quoi la culture coréenne imprègne-t-elle votre vision du monde ? Comment la définiriez-vous, par contraste avec la culture française et plus largement occidentale ?
C’est une question difficile… Hormis lors du tournage de [la série] The Little Drummer Girl, durant lequel j’ai séjourné longuement à Londres, je n’ai jamais vécu à l’étranger. Les seules fois où je suis sorti de mon pays, c’était pour faire des voyages dans le cadre de la promotion de mes films, ce qui demeure toujours très court. Je suis vraiment un Coréen à 100 %, si bien que je n’ai jamais réfléchi à ce qui constitue cette identité, cette culture. Lorsque l’on regarde son histoire, on apprend que la Corée a été colonisée durant quarante-cinq ans par le Japon puis a connu une très forte influence des États-Unis, ce qui a mené au capitalisme et à la démocratie que l’on connaît aujourd’hui. Cet héritage antijaponais et ce système très américanisé sont reliés à cette sensibilité typiquement et traditionnellement coréenne, datant de millénaires. Il y a eu des conflits, mais tout ceci a été harmonisé pour donner naissance à une identité coréenne.
Pour ma part, je ne me suis jamais forcé à représenter une « coréanité ». Même sans effort, elle est là. Et si je voulais l’éviter, je ne le pourrais pas. Si vous découvrez quelque chose dans mes œuvres, je pense que vous pouvez dire que c’est coréen. Lorsque j’ai besoin de me reposer, je vais souvent dans les temples bouddhistes, dans les montagnes. Selon moi, ces lieux représentent bien la Corée. Leur architecture, leurs dimensions, les matières utilisées incarnent l’essence même de ce pays. Je ne suis pas bouddhiste, mais c’est là que je me sens le plus au calme. Au reste, j’y ai pris certaines photographies. Quand je les montre, les gens les trouvent très sereines, mais je me dis que j’aurais pu prendre les mêmes dans un parc à Paris !
Quel conseil donneriez-vous à un ou une jeune cinéaste ou photographe ?
D’abord, avoir son propre point de vue, ce qui va l’amener à trouver sa propre voie. Puis l’exprimer, peu importe ce que diront les autres, et continuer dans le temps à s’acharner, à respecter ce qui le ou la caractérise.
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« Park Chan-wook. Par un matin calme », 6 juillet-4 octobre 2026, Lee Ufan Arles, 5, rue Vernon, 13200 Arles.



