Cathy de Monchaux (née en 1960), formée au Goldsmiths College, à Londres, à la même époque que les Young British Artists, fut nommée au Turner Prize en 1998, après une exposition personnelle remarquée à la Whitechapel Gallery l’année précédente et montrée en France à la galerie Jennifer Flay dès le début des années 1990. Pourtant, à l’orée de la décennie suivante, différentes circonstances (dont un conflit professionnel et la naissance d’un enfant) détournent l’attention de cette œuvre qui, malgré cela et grâce au soutien de collectionneurs fidèles, continue à se développer à l’écart – à l’abri peut-être – du monde de l’art. « […] ce que je fais depuis vingt ans, résume l’artiste : batailler dans l’atelier, produire de nouvelles pièces et réinventer mes procédés, discrètement, en restant assez peu visible. Ma pratique d’atelier est le cœur de mon travail. »
Il y a évidemment là matière à réfléchir à ce qu’est la carrière d’une artiste au tournant des XXe et XXIe siècles, entre ascension rapide et coup d’arrêt brutal, recherche de visibilité et concentration dans le travail. Réfléchir aussi à ces heureuses rencontres ayant conduit le commissaire du Palais de Tokyo Hugo Vitrani, à partir du catalogue de la Whitechapel Gallery, à remonter la piste de l’artiste et à organiser cette exposition, intitulée « Studio, Wounds and Battles, Desire is the Reiteration of Hope ». Si celle-ci montre l’œuvre depuis Unicorn (1984), où l’artiste en situe le début et depuis le temps de ses études et de son diplôme – une rétrospective donc –, elle la présente ni linéairement ni comme un tout achevé. Elle suit plutôt ses mouvements internes et ses retours, débordante de l’espoir de ses prochaines explorations, quand la singularité qui avait fait sa renommée à l’époque se révèle en outre pleinement en phase avec nombre de questionnements qui traversent la société d’aujourd’hui, sur le corps, le genre, la cause des femmes, la sexualité, la filiation, le vivant, les traumas, la narration, en particulier de soi.
Au centre, l’atelier
De toutes les batailles que mène l’artiste, témoigne, à la fin du parcours, un espace empli du sol au plafond de dessins, de carnets, d’objets, de photographies, de pièces détachées ou achevées et qui évoque son atelier avec tout ce qui participe à la création. Ses pensées y surgissent épinglées au mur, sous la forme de notes, comme autant d’injonctions, d’incantations ou de mantras, toujours sur le fil entre le gouffre qui appelle et l’élan qui sauve :« Nettoyer les traces avant qu’elles apparaissent » ; « S’asseoir avec trop de précautions au bord de son propre abîme » ; « Irrationnel d’attendre la sécurité d’un autre être humain. Irrationnel de ne pas le vouloir. Un paradoxe ». L’importance du dessin s’y impose, lequel oscille entre la précision du dessin industriel, le plan insondable du rêve et la prolifération symétrique de l’obsession, car les extrêmes souvent se touchent, a fortiori chez une artiste qui, dès ses débuts, comme l’a noté alors Louisa Buck, a « manipulé les tensions entre opposés : attraction/répulsion, dur/mou, fonctionnel/voluptueux » pour en élaborer des « alliances impies ».

Vues de l’exposition « Studio, Wounds and Battles, Desire is the Reiteration of Hope. Cathy de Monchaux », Palais de Tokyo, Paris, 2026. © Cathy de Monchaux. Courtesy du Palais de Tokyo. Photo Aurélien Mole
L’atelier, c’est aussi la fabrique qui tient, dans la pratique de Cathy de Monchaux, une place centrale, comme en témoignent certaines des sculptures, réalisées à partir d’objets trouvés, qu’elle avait présentées à la fin de ses études, tel un manifeste en acte. Avec un escabeau en bois maculé de peinture blanche et une boîte à outils en métal bleue s’annonce sa détermination à tout fabriquer elle-même, tandis que le capitonnage de velours rouge de ces modèles on ne peut plus simples signe le rôle récurrent de l’ornement, avec ce qui le lie formellement à la nature, à l’organique, voire à une forme de délire, mais toujours mis en tension avec l’univers froid et tranchant de la machine, entre blessures et prothèses. C’est ainsi que l’artiste bataille ou dirait-on qu’elle fait pièce, qu’elle contrecarre et s’oppose en faisant, pièce à pièce.
« La vallée de l’étrange »
Quels que soient les matériaux et la technique qu’elle emploie – dentelle de métal découpée à la scie sauteuse, dessin en trois dimensions obtenu par torsion de fil de cuivre, papier armé-plié-lacéré-entaillé, tissu rigidifié par des fronces, des nœuds, des compressions et du rembourrage formant autant de plis et d’invaginations –, le résultat passe par l’hybridation et se caractérise toujours par une prolifération de détails dans les méandres de laquelle le regard se trouve inévitablement piégé. Parce qu’il faut s’approcher pour bien les voir, mais surtout parce qu’ils s’enchaînent l’un à l’autre, couche après couche, point par point, à l’envers et à l’endroit, de dessus en dessous et retour, produisant, à partir de la matière et du corps, une image de l’infini, à la fois vertigineuse et délicieuse – « Chaos somptueux. Effervescence sans bords », dit l’artiste.
C’est que, sans doute, il faut accepter de se perdre pour espérer se trouver : de forêts inextricables inspirées par La Chasse de nuit (1470) de Paolo Uccello s’extraient des armées de femmes enceintes, comme des lauriers qui redeviendraient Daphné ; des surfaces fendues tendent leurs lèvres, tels des organes turgescents, et l’on croit assister à la formation de la vie, mais aussi de ces matières qui reconstituent os, chairs ou peau après un accident, on croit voir pousser ces « tissus cicatriciels qui soudent la beauté à la laideur » ; les organes vitaux (le cœur) enchâssent des mécanismes qui tiennent les émotions à distance, et les pistons ou autres ressorts ne font guère mystère de l’énergie sexuelle dégagée par leurs frottements, à l’instar de ces légions de machines célibataires et autres cyborgs peuplant les régions de l’« unheimlich » freudien, de l’« uncanny » cher à Mike Kelley ou encore « la Vallée de l’étrange » identifiée dans le champ de la robotique par Masahiro Mori.
Dans ce monde traversé tant par la souffrance que par la jouissance, l’écartèlement devient paradoxalement ce qui protège, dès lors qu’il fait pousser non seulement des rangs serrés de griffes et de dents, mais aussi, par le principe de la répétition, un mouvement irrésistible d’aspiration. Once upon a fuck, once upon a Duchamp, once upon a lifetime : le monde merveilleux du conte dans lequel ce titre, donné par Cathy de Monchaux à plusieurs de ses œuvres des années 1990, semble vouloir nous entraîner, se mêle à la trivialité, à l’histoire de l’art et au cours de la vie humaine – quand l’œuvre s’expose et que l’artiste fait entendre sa voix, alors le récit peut vraiment commencer.
--
« Studio, Wounds and Battles, Desire is the Reiteration of Hope. Cathy de Monchaux », 3 avril-13 septembre 2026, Palais de Tokyo, 13, avenue du Président-Wilson, 75016 Paris.



