Depuis le milieu des années 1970, Daido Moriyama voue une dévotion singulière au Point de vue du Gras (1826) de Nicéphore Niépce, la plus ancienne photographie jamais conservée. Il en possède un poster, accroché au-dessus de son lit, qu’il photographie régulièrement. En 1990, il lui rend hommage dans Lettre à St. Lou. En 2008, l’artiste se rend à Saint-Loup-de-Varennes (Saône-et-Loire), où l’ingénieur réalisa son célèbre cliché.
Puis, en 2015, il pousse le pèlerinage jusqu’à Austin, au Texas, où est préservée la plaque originale, dont la contemplation le laisse, écrit-il, « empli d’une émotion indéfinissable ». Pour Daido Moriyama, cette image contient à la fois le commencement de la photographie et la réponse à toutes les questions qu’il se pose à son sujet. Cette fascination résume peut-être à elle seule qui il est : un photographe dont la pratique est inséparable d’une interrogation permanente sur le médium lui-même.
Un objet qui toujours se cherche
Ces réflexions, il les consigne depuis les années 1960 dans des professions de foi, des manifestes ou des notes rédigées au fil de ses déambulations pour la presse photographique japonaise. Longtemps restés dans l’ombre de ses livres, ces textes n’avaient jusqu’ici été que très partiellement traduits. Dirigé par Clément Chéroux à l’occasion de l’exposition du même nom présentée à la Fondation Henri Cartier-Bresson*1, à Paris, Lettres d’amour à la photographie réunit vingt-deux textes de Daido Moriyama, inédits en français. Richement illustrée, l’anthologie publiée par la Fondation et Delpire & co constitue une entrée précieuse dans la pensée de ce photographe souvent iconoclaste. Dans son ouvrage fondateur Shashin yo sayonara (Adieu photographie), paru en 1972, le Japonais formule ainsi son « dégoût » d’une photographie complaisante, qui ne s’interroge jamais sur elle-même. Avec ce livre, il opère une véritable remise à zéro du médium.
Lettres d’amour à la photographie permet aussi de découvrir un écrivain inattendu. Loin du jargon, son style affiche une simplicité parfois désarmante. Ses textes avancent par digressions, souvenirs et intuitions, préférant les questions aux réponses. Et si le ton est « souvent nonchalant, parfois neurasthénique », Clément Chéroux met en garde le lecteur : derrière cette apparente légèreté se déploie une pensée profonde de la photographie. Un essai du directeur de la Fondation Henri Cartier-Bresson et un autre de Jean-Kenta Gauthier, spécialiste de la photographie japonaise, replacent ces écrits dans l’histoire de la photographie tout en soulignant leur importance, longtemps sous-estimée hors de l’archipel. Plus qu’un complément aux images de Daido Moriyama, ils en constituent une véritable prolongation.
*1 Du 20 mai au 4 octobre 2026, Fondation Henri Cartier-Bresson, Paris.
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Daido Moriyama, Clément Chéroux et Jean-Kenta Gauthier, Lettres d’amour à la photographie, Paris, Fondation Henri Cartier-Bresson, Delpire & co, 2026, 240 pages, 42 euros.




