De Patrick Modiano (Dora Bruder, 1997) à W. G. Sebald (Austerlitz, 2001) en passant par Annie Ernaux (Journal du dehors, 1993), littérature et photographie ont souvent fait bon ménage. N’oublions pas que l’un des cofondateurs des Rencontres de la photographie d’Arles en 1970 est l’écrivain Michel Tournier. Après tout, « photographie » vient du grec phôs (lumière) et graphein (écrire), soit littéralement « écrire avec la lumière ». Quand on cherche du sens, l’étymologie est une bonne boussole.
Pour naviguer dans la vaste collection photographique de la Fnac, l’enseigne culturelle et les éditions Gallimard ont eu l’idée d’inviter la romancière Nathacha Appanah à composer un récit inspiré par une sélection d’images sur le thème du voyage. À partir de ce corpus établi par les commissaires Fannie Escoulen et Laure Augustins, que prolonge une exposition aux Rencontres d’Arles*1, l’écrivaine a librement couché sur le papier Nos rêves lointains, une fiction poétique aux allures de dérive méditative sur le temps. « Ce qui m’intéressait, c’était l’idée de la création littéraire autour d’une série de tirages sans pour autant que les clichés soient un cadre contraignant, précise la lauréate des prix Femina, Renaudot des lycéens et Goncourt des lycéens pour La Nuit au cœur (Gallimard, 2025). Cette liberté était précieuse parce que je ne voulais surtout pas écrire à la manière d’une illustration des photographies. »
Ce n’est pas la première fois que Nathacha Appanah s’appuie sur une image pour prendre la plume. Son deuxième roman, Blue Bay Palace (Gallimard, 2004), est né ainsi d’un portrait accompagnant un court article sur un fait divers. « Une jeune femme est accusée d’avoir tué l’épouse de son amant, relate-t-elle. Le cliché est pris à la reconstitution du crime. On y voit cette jeune femme portant un pull épais et si long qu’il lui arrive aux cuisses. Elle semble grelotter. De là où je me tiens, derrière mon écran, lisant cet article, je sais qu’elle grelotte. Et pourtant, nous sommes en plein été. Ainsi naît ce roman… » D’habitude, l’image vient après le texte… sur la jaquette de ses ouvrages. La Nuit au cœur, récit du destin brisé de deux victimes de féminicide, était par exemple habillé d’une reproduction du Rêve d’Henri Rousseau. « Ce tableau est la jungle, les prédateurs, la musique, la tentation, la naïveté, le corps nu, et j’aime à penser que La Nuit au cœur est un peu tout cela », confie l’auteure. Elle a visité la belle exposition consacrée au Douanier au musée de l’Orangerie*2, à Paris, et compte bien y retourner : « J’apprécie beaucoup les musées. Où que j’aille, c’est l’endroit que je cherche. »
Née le 24 mai 1973 à Mahébourg, un village côtier du sud-est de l’île Maurice, Nathacha Devi Pathareddy Appanah, de son nom complet, a grandi au sein d’une famille descendante d’engagés indiens. Son grand-père maternel était tailleur pour hommes, sa grand-mère couturière, et ses tantes ont tenu pendant des années une boutique de prêt-à-porter. « Je n’ai pas eu la chance d’être initiée aux arts plastiques, regrette-t-elle. Mes parents ne pensaient pas ou ne savaient pas que cette éducation était utile, mais si la couture est un art, alors je l’ai côtoyé de près. »
TIRER UN FIL
Dans Les Rochers de Poudre d’Or (Gallimard, 2003) et La Mémoire délavée (Mercure de France, 2023), Nathacha Appanah a brossé le destin de ses aïeux déracinés. Elle était donc prête à répondre favorablement à une invitation au déplacement : errer dans les grands espaces de Sigurgeir Sigurjónsson, vagabonder avec Antoine d’Agata, embarquer dans des trains avec Sebastião Salgado, parcourir les steppes mongoles de Sophie Zénon, pour dessiner une cartographie sensible et imaginaire, de Paris à Colombo. « Certaines photographies disaient le mouvement, comme celle de la couverture par exemple [une petite fille tournoyant sur le lac Baïkal en Sibérie, saisie en 1998 par Claudine Doury], d’autres l’attente (mais de quoi? de qui?) et d’autres encore semblaient avoir été prises avant une décision, une action », se remémore-t-elle. Puis d’appuyer : « J’avais une préférence pour celles qui montraient les êtres de dos, je ne sais pas pourquoi. Tout était possible dans ces clichés-là, le départ vers l’inconnu comme l’arrivée chez soi. Je pouvais visualiser tant d’émotions sur ces visages qu’on ne voyait pas. »
Lorsqu’elle a reçu le florilège d’images, Nathacha Appanah a toutefois gardé l’enveloppe fermée sur son bureau pendant plusieurs jours. « J’aime à imaginer une sorte de perméabilité invisible et mystérieuse entre les choses : ces photographies que je n’avais pas regardées, mes carnets, mes livres, mon ordinateur, mes pensées. Quand j’ai consulté la sélection, j’ai songé à un mot composé “présence-absence” et, quelque temps après, j’ai écrit ma première phrase », révèle-t-elle.
Comme pour la rédaction d’un article, l’ancienne journaliste voulait tirer le bon fil pour dérouler sa narration : « Il y a longtemps, je me suis réveillée dans une chambre très loin de chez moi, et j’ai rencontré un homme-oiseau. » Dès la première ligne, le lecteur oscille entre rêve et réalité. « À partir du moment où je l’ai trouvée, que j’ai su que cette histoire serait racontée par cette femme qui est entre deux endroits, dedans et dehors, j’ai eu beaucoup de joie à écrire ce texte », confie l’auteure. Certains clichés lui ont semblé étrangement familiers, comme celui d’une femme et d’un enfant signé par Édouard Boubat. « Tant de fois ai-je vu des mères portant leur enfant sur la hanche, les corps tournés vers l’océan, se souvient-elle. J’ai observé cela en Normandie, sur la côte Atlantique, devant la Méditerranée, aux Antilles, près de l’océan Indien, au Cap, en Corse. Peut-être ai-je été aussi comme toutes ces femmes. C’est une photographie qui incarne une figure intemporelle, un geste millénaire et éternel.»
Nathacha Appanah s’est fixé pour règle de ne pas regarder les images pré-texte trop souvent. Parfois, elle en a inclus de sa propre iconographie : « C’est un cliché que j’ai pris au cours d’un reportage au Sri Lanka pour le magazine Géo, dans les conditions quasi similaires à celles que je raconte dans mon récit. » « Je suis dans le train, se rappelle-t-elle. En face de moi, il y a un couple avec un bébé. À un arrêt, il me demande de le tenir. Non, il ne me le demande pas, il me donne leur enfant et me fait comprendre, avec des signes de la main, qu’il revient. » « Je garde encore un souvenir intact de ce moment : l’innocence joyeuse des parents, ce bébé qui dort à poings fermés dans mes bras et moi qui me demande dans quoi je me suis empêtrée ! » s’exclame-t-elle.

Claudine Doury, La Petite Véra, Baïkal, série Peuples de Sibérie, 1998, tirage argentique, collection Fnac. Courtesy de l’artiste, de l’agence VU’ et de la galerie in camera, Paris.
LA FABRIQUE DU SOUVENIR
Dans un entretien au journal Le Monde à propos de son enfance, Nathacha Appanah décrivait son « goût pour l’inanimé, l’invisible, l’impalpable, pour ce qui existe hors de ce qui se voit ». Faut-il y lire une forme de défiance envers la photographie ? « Au contraire, répond la romancière, elle est pour moi une source inépuisable, m’informant du passé, de ce qui a été avant ma naissance, de ce qui se passe hors de nous, de notre champ d’existence quotidienne. Elle est notre drôle de manière, si bancale parfois, d’arrêter le temps. » Et d’énumérer : « La jeunesse de mes parents, la vitalité de mes grands-parents, la première voiture de mon père, le vélo de mon oncle, la mer après le cyclone, la première floraison de roses blanches dans le jardin... Toutes ces choses qui un jour disparaîtront de mon esprit ou n’y existeront qu’en fragments sont là, sur un cliché. N’est-ce pas formidable ? J’ai des images que je garde près de moi, oui, des photographies de ma famille, un croquis des plantes de la serra de Tramuntana, aux Baléares… »
Avec Nos rêves lointains, Nathacha Appanah s’est engagée dans une réflexion sur la puissance évocatrice du médium photographique, à la fois archive, espace de projection mentale et activateur d’une mémoire émotionnelle. Est-ce lié à cet exercice littéraire si elle éprouve de plus en plus l’envie de se replonger dans des albums de famille ? « Il n’y a pas si longtemps, explique l’écrivaine, j’ai regardé la photographie de mariage de mes parents. Je me suis aperçue qu’elle était devenue une archive multi-dimensionnelle. Elle rendait compte de la mode vestimentaire de l’époque – 1972 –, des traditions séculaires, de la posture et des positions sociales des hommes et des femmes, de l’architecture postcoloniale, etc. Elle pourrait être exposée aujourd’hui à la fois comme une archive, un document, un beau cliché. Mais pour moi, elle est également une mémoire à transmettre. »
À force d’évoquer les photographies des autres, on en oublierait presque d’aborder sa propre pratique. « Je prends deux types d’images, précise Nathacha Appanah. Le premier, dans un but assez courant, sert à documenter le quotidien, saisir le moment, fabriquer du souvenir. Le deuxième est plus flou : ce sont des images qui parlent une langue que je suis la seule à comprendre, c’est-à-dire que je sais ce qu’elles signifient, dans quel contexte je les ai prises, les sentiments et la pensée qui y sont liés. »
*1 « Nos rêves lointains. Regards sur la collection photographique de la Fnac. Autour d’un récit de Nathacha Appanah », 6 juillet-4 octobre 2026, Rencontres d’Arles, espace Monoprix, Arles.
*2 « Henri Rousseau, l’ambition de la peinture», 25 mars-20 juillet 2026, musée de l’Orangerie, Paris.
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Nathacha Appanah, Nos rêves lointains. Regards sur la collection photographique de la Fnac, Paris, Gallimard, 2026, 160 pages, 29 euros.




