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Les Rencontres de la photographie d'Arles
Critique

L’ode à la mémoire de Clément Cogitore

La vidéo « Memory Palace » de l’artiste français, présentée à l’espace Van Gogh dans le cadre des Rencontres d'Arles, orchestre archives, textes, musiques, et interroge : quelles images persistent, et lesquelles voulons-nous conserver dans ce maelström perpétuel ?

Stéphane Renault
10 juillet 2026
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Image extraite de Memory Palace de Clément Cogitore. D.R.

Image extraite de Memory Palace de Clément Cogitore. D.R.

« Il faut mille voix pour raconter une seule histoire », déclare une voix off dans Memory Palace, l’œuvre inédite présentée par Clément Cogitore à l’espace Van Gogh dans le cadre des Rencontres de la photographie d’Arles 2026. À elle seule, la citation résume le propos de ce projet polyphonique, qui embrasse le temps, l’espace, et tente d’appréhender ce que pourraient être les images qui persistent dans la mémoire collective d’un peuple.

Pour produire cette vidéo, l’artiste français né en 1983, lauréat du Prix Marcel-Duchamp en 2018, a puisé dans un corpus de 400 heures d’images amateurs issues d’archives publiques et privées en Europe et aux États-Unis, datant des Trente Glorieuses. Cet ensemble hétérogène nourrit de multiples récits, avec un découpage en chapitres – « L’encyclopédie des êtres aimés », « Codex »… Des textes en français, superposés aux images, trouvent un écho dans des voix off en anglais. Le dispositif a recours à l’IA générative pour de courtes séquences venant s’ajouter à ces archives où règne le lien affectif. Autant d’images censées combler les lacunes des archives humaines.

La pièce intègre de nombreux home movies, ces films familiaux tournés à la caméra super-8, grain et bords de la pellicule compris, qui transportent le spectateur dans le temps. Il y est question des aléas de la vie, de la maladie, de la perte de la mémoire, d’une opération, mais aussi de l’amour maternel, de morts, de fantômes, comme de gibier traversant la route. On y croise un ours, des enfants, des scènes intimes où transparaît la joie, l’optimisme et la foi en le progrès propre à l’époque.

Cette suite symphonique alterne l’euphorie et la mélancolie, le sourire, l’émotion et l’effroi, dans une composition narrative qui va crescendo. Clément Cogitore orchestre l’ensemble avec maestria, assemblant ces morceaux disparates – qui n’en sont pas moins universels – d’un puzzle donnant à voir le monde, la vie, sous tous ses aspects. Tout s’y mêle, parfois dans la confusion, ménageant des effets de surprise, un certain mystère, avant qu’apparaisse la lumière au bout de ce voyage épique dans l’Histoire, avec un grand H, comme dans toutes ces bribes d’histoires singulières qui s’y inscrivent. « Pourquoi me racontes-tu ça ? », interroge une voix. « J’ai plus de souvenirs que si j’avais vécu mille ans », poursuit une autre. Ou encore : « Et Dieu ? Il a des choses plus importantes à faire ».

Conte philosophique et dystopique, Memory Palace émeut et suscite une avalanche de réflexions. Un accident de voiture y côtoie Saint-François d’Assise, Nietzsche et son cheval à Turin, le sac de Constantinople, la cathédrale de Cologne, la nuit de la Saint-Barthélemy, les cargos de la compagnie des Indes, la construction de la tour de Babel…

Face au chaos, alors que les voix s’entrecroisent, que les récits se font plus lyriques, intenses, que la musique s’impose sur le rythme accéléré des images, le film nous emporte dans un tourbillon visuel et existentiel. Une voix invite à nous souvenir de la grande histoire de la paix, de civilisations érigées en modèles, telle la Crète ; à écrire l’histoire des animaux comme des humains ; le chant de la source, des bourgeons, tout ce qui est vivant : « être le biographe des 20 000 abeilles de la ruche. Se rappeler la grande migration du Sterne arctique… » Enfin, il nous laisse exsangue, l’esprit enivré de mots et d’images, si lointaines et si proches. Avec un vœu en guise d’apothéose : « Je veux me souvenir de tout ce qui vit en paix ».

L’un des temps forts de cette édition des Rencontres, et une nouvelle œuvre marquante dans le parcours de l’artiste, qui connaît un été particulièrement riche dans le Sud. Tandis que le Mucem consacre une exposition à son projet « Ferdinandea, l’île éphémère » (jusqu’au 20 septembre), il signe au Festival d’Aix-en-Provence la mise en scène et la vidéo d’une nouvelle production de La Flûte enchantée de Mozart, dirigée par Leonardo García-Alarcón (jusqu’au 21 juillet), également retransmise en plein air à Marseille le 16 juillet.

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Clément Cogitore, Memory Palace, du 6 juillet au 4 octobre 2026, Espace Van Gogh, Rencontres de la photographie d’Arles, 13200 Arles. Séances toutes les 45 minutes, jauge limitée à 20 personnes.

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