Pic caniculaire. Plus de 11 000 hectares déjà ravagés par les incendies en France. Pourtant, pendant cette semaine professionnelle des Rencontres de la photographie, Arles semble évoluer dans une bulle. Chaque année, le centre-ville paraît toujours plus transformé et lissé. Si le Off continue d’investir la moindre vitrine, témoignant de la vitalité du festival, les fondations privées se multiplient et le quartier de la Roquette est devenu celui des boîtes à clé. Soucieuse de l’image de sa ville, la mairie a fait effacer les graffitis et interdit l’affichage sauvage, longtemps associé à l’identité du festival. Une manière, peut-être, de faire taire des murs où s’exprimaient aussi les critiques d’une partie des habitants face à la transformation d’Arles en pôle culturel. Près d’un quart de la population vit sous le seuil de pauvreté et les bénéfices de cette métamorphose semblent avoir peu irrigué la ville. Deux réalités semblent cohabiter sans vraiment se rencontrer.
Mais si les retombées sociales de cette métamorphose divisent, son efficacité en matière d’attractivité touristique est, elle, difficile à contester. Les files d’attente qui se forment dès le matin devant les expositions donnent raison à Aurélie de Lanlay, sa directrice adjointe, qui constate une croissance régulière du public au fil des éditions. L’an dernier déjà, le nombre de visiteurs avait atteint 175 000 personnes, une augmentation de 9 % par rapport à 2024.
Cette 57e édition établira-t-elle un nouveau record de fréquentation ? Une quarantaine d’expositions déployées sur 26 lieux réunissent le travail de plus de 160 artistes et près de 50 commissaires. Questions d’identité et de mémoire, relecture de l’histoire à travers les archives, forte présence de scènes photographiques extra-occidentales, dialogue constant entre photographie documentaire, création contemporaine et pratiques expérimentales… On regrettera parfois des textes de salle peinant à offrir de véritables clés de lecture, là où d’autres expositions montrent qu’il est possible d’allier exigence scientifique et clarté.
La création africaine est à l’honneur dans la section « Indépendances ». À la Commanderie Sainte-Luce, une scénographie immersive invite à un parcours du Maroc à l’Afrique du Sud guidé par le regard de Bruno Boudjelal, pour qui les couleurs émergent de l’obscurité. Parmi les propositions les plus abouties figure l’exposition « Ghana ! Rêver l’indépendance (1957-1976) », au Palais de l’Archevêché. Elle explore la manière dont la photographie a accompagné la construction politique et identitaire du pays au lendemain de son indépendance, en 1957. À travers une riche documentation iconographique, l’exposition montre comment le pays a repris les rênes de son image, enfermée pendant près d’un siècle dans une iconographie coloniale. À quelques pas, dans la salle Henri Comte, Thato Toeba, artiste et ancienne juriste originaire du Lesotho, adopte une posture de dadaïste contemporaine. Collages et installations remettent en cause les discours dominants en soulignant le caractère souvent incomplet et partial des archives. À Croisière, l’exposition consacrée à Paul Kodjo, sa première présentation d’envergure en France, explore le genre du roman-photo comme chronique indirecte du « miracle ivoirien » des années 1960-1970.
En face, le projet de Rebekka Deubner sur Sainte-Soline constitue l’une des réussites de cette édition et introduit une autre facette de la programmation, intitulée « Vies sensibles », une exploration du vivant sous toutes ses formes. La photographe française pose un regard engagé et poétique sur cette commune qui fut le sujet d’une récupération politique et médiatique à la suite des manifestations de 2023 contre les projets de méga-bassines, violemment réprimées. À rebours de l’image qui lui est souvent associée, « La terre amoureuse (se dit de la terre qui colle aux bottes) », construit au long cours, se place du côté des habitants et de leur rapport à la terre. Le projet se prolonge dans un imposant ouvrage publié chez Rotolux Press.
La Mécanique Générale honore le vivant à travers la faune et la flore. Portée par un commissariat aussi précis que fouillé, l’exposition « Modèle animal » retrace deux siècles de notre rapport au monde animal, qu’il soit dominateur, affectif, plastique ou éthique. En regard, l’exposition « La nature d’Edward Steichen » invite dans le jardin du photographe passionné de botanique. Une facette inattendue du célèbre Américain, qui offre une parenthèse de quiétude au milieu de l’effervescence arlésienne.
La section « Relecture » du festival offre son lot de bonnes propositions. À l’espace Van Gogh, la rétrospective consacrée à Martine Barrat met en lumière une œuvre consacrée aux quartiers défavorisés de New York, puis de Paris, que la photographe française a toujours regardés avec tendresse, refusant toute romantisation et privilégiant une approche collective. À l’église Saint-Anne, une exposition propose de découvrir l’œuvre de Ming Smith, première photographe afro-américaine dont les images sont entrées dans les collections du MoMA de New York. Autoportraits, photographies de rue, voyages, expérimentations visuelles où elle peint ses photographies, joue sur la double exposition ou saisit l’énergie du jazz par le flou : par son approche plurielle, Ming Smith a redéfini les contours de l’identité et de l’expérience noire.
Quant à la photographie émergente, outre les riches propositions des lauréats du Prix Découverte Fondation Louis Roederer, la Maison des Peintres accueille l’une des belles découvertes de cette édition. Avec « Ozymandias », Aman Alam explore les mécanismes fragiles de la mémoire et de l’identité à partir de la maladie d’Alzheimer de sa grand-mère, dans une scénographie et des images d’une grande finesse. Sans jamais céder au pathos, le photographe indien, lauréat du Serendipity × Arles Grant 2025, tisse un récit sensible où archives, photographie, sculpture et intelligence artificielle donnent forme à l’effacement progressif des souvenirs.
En définitive, les Rencontres montrent, cette année encore, combien la photographie demeure un outil privilégié pour interroger les récits établis, revisiter les archives et proposer de nouvelles manières de regarder le monde.
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Les Rencontres d’Arles 2026, « Des mondes à relire », jusqu’au 4 octobre 2026, divers lieux, 13200 Arles




