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Critique

Tursic & Mille : faire peinture

Au Carré d’art, à Nîmes, une exposition d’ampleur du duo franco-serbe propose une réflexion sur la place de la peinture dans l’iconographie contemporaine.

Maud de La Forterie
24 juin 2026
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Vue de l’exposition «Tursic & Mille. Dissonances à géométries variables», Carré d’Art – Musée d’art contemporain, Nîmes, 2026. Courtesy des artistes et de la Galerie Max Hetzler. Photo Marc Dommage

Vue de l’exposition «Tursic & Mille. Dissonances à géométries variables», Carré d’Art – Musée d’art contemporain, Nîmes, 2026. Courtesy des artistes et de la Galerie Max Hetzler. Photo Marc Dommage

La peinture de la Serbe Ida Tursic et du Français Wilfried Mille (tous deux nés en 1974), duo actif depuis leur rencontre à l’École nationale des beaux-arts de Dijon au début des années 2000, est volontiers associée à une iconographie immédiatement reconnaissable – figures et scènes empruntées à un répertoire largement partagé, dans l’histoire de l’art comme dans les images diffusées par Internet ou la publicité – dont le sens paraît aller de soi et rapproche, au premier abord, leurs œuvres d’une esthétique pop.

En revenant sur plus de vingt années de complicité artistique, l’exposition présentée au Carré d’Art, le musée d’art contemporain de Nîmes, et organisée sous le commissariat de sa directrice Hélène Audiffren, vient pourtant contredire cette première impression. Les toiles saisissent d’emblée le regard sans jamais se livrer entièrement, laissant subsister une opacité, un léger retrait, où affleurent les remous de la matière. Réinventant sans cesse leur pratique, leur travail à quatre mains ne cherche ni à préserver le médium ni à en affirmer la pureté, mais veut le pousser vers ses propres excès, jusqu’à en faire surgir les débordements.

Un art du déplacement

Le titre de l’exposition, « Dissonances à géométries variables », offre une formulation plus explicite de leur projet. Réunissant une cinquantaine de toiles – dont plusieurs inédites, réalisées pour l’occasion – ainsi que des dessins et des œuvres sur bois en trois dimensions, le parcours progresse tout en collisions et rapprochements. D’une salle à l’autre, les images changent de registre, se contaminant peu à peu les unes les autres, sautant d’une scène publicitaire à une citation de l’histoire de l’art, d’un motif séduisant à des passages où la peinture semble reprendre le dessus sur la figure.

Chapitré en séquences distinctes, sans ordre chronologique, le propos se déploie en dehors de tout récit linéaire. Dès l’entrée, un premier ensemble consacré à des scènes de bonheur issues de la publicité d’après-guerre installe un trouble discret. Couples mièvres et souriants, intérieurs soignés et gestes méticuleusement codifiés composent un univers idéalisé aussitôt reconnaissable, parfois proche d’une imagerie sociale réaliste, pensé pour susciter l’adhésion immédiate. « Nous travaillons souvent à partir d’images très séduisantes, presque évidentes, mais l’enjeu est de les rendre à nouveau problématiques. La peinture permet cela parce qu’elle introduit une profondeur qui empêche toute lecture unique », précisent ainsi les artistes. Leur reprise picturale fait peu à peu glisser ces images hors de leur logique initiale : une couleur trop appuyée, un détail ou l’apparition incongrue de petits chiens suffisent à faire dévier la représentation de sa mécanique première. Elle demeure certes identifiable, mais quelque chose cesse d’y coïncider parfaitement.

Tursic & Mille, Papers (Barbouilles), 2009-2024, 162 feuilles, huile sur papier. Courtesy des artistes et de la Galerie Max Hetzler. Photo Marc Dommage

Dans un même espace, le duo parvient à faire dialoguer motifs abstraits, paysages, portraits, mais aussi immenses fleurs noires découpées et calcinées, la peinture n’étant alors une affaire ni de style, de genre ou de sujet. Sur une grande toile, l’œil s’attarde sur plusieurs candidates à un concours de beauté posant face au regardeur, le visage recouvert de sacs – ou peut-être de cagoules évoquant celles du Ku Klux Klan, l’ambiguïté demeurant volontairement irrésolue –, tandis qu’un canard jaune surgit à hauteur de taille, au centre de la composition, présence absurde autour de laquelle toute la scène finit par se désaccorder. Une autre série prend pour point de départ la Motte de beurre peinte par Antoine Vollon entre 1875 et 1885. Du tableau original, Ida Tursic et Wilfried Mille ne retiennent qu’un fond sombre et la masse du motif, progressivement agrandi, simplifié puis réduit à quelques couleurs franches. Le beurre y perd peu à peu son évidence familière et bascule vers une forme abstraite, dont les contours semblent continuellement se défaire. Il s’agit bientôt non plus de décrire un objet, mais de suivre les changements successifs d’une matière en train de se former. Très vite, la peinture cesse d’être seulement ce qui transforme l’image pour devenir ce qui s’y manifeste.

« La peinture fait ce qu’elle veut »

Ainsi, dans une série de petites huiles sur bois, une jeune femme, assise à une table, observe avec répulsion ses doigts, tout trempés d’un pigment épais. Le regard se dérobe, la bouche s’attarde avec gourmandise. La matière quant à elle colle, déborde, échappe à toute maîtrise. « La peinture fait ce qu’elle veut », rappellent les artistes. Elle altère, recouvre, perturbe, jusqu’à compromettre ce qu’elle semblait d’abord construire. Dans leur atelier de Mazamet (Tarn), les deux peintres poursuivent ce travail au contact direct de la matière, comme le montre la salle consacrée aux Barbouilles. Accumulés au fil des années, ces résidus de couleur ne relèvent plus du simple rebut. Ils gardent la trace d’une peinture qui déborde le tableau et continue de s’amonceler au fil du travail, entre strates et amas successifs. La table de l’atelier, intitulée Sisyphe, en propose une forme particulièrement dense. Constituée de couches de diverses coulures ou restes de peintures formées par un usage répété, elle donne à voir une surface épaisse et accidentée où la couleur finit par produire son propre relief.

« Nous travaillons souvent à partir d’images très séduisantes, presque évidentes, mais l’enjeu est de les rendre à nouveau problématiques. »

Plus loin, dans la section dénommée « Salle des accidents », trois reprises d’un motif emprunté à Jean-Baptiste Greuze prolongent ce mouvement de dérèglement. Une jeune fille au regard extatique reçoit sur le visage une coulure tombée du ciel, dont l’apparition rompt la continuité des traits. Le geste n’ajoute pas seulement un élément à l’image, il en déplace silencieusement la charge affective, la peinture venant alors subvertir l’expression elle-même.

Cette suspension se retrouve dans les Lavis en rose, série de toiles très grand format dont le titre, construit avec humour comme une paronomase, marque l’un des temps forts du parcours. Paysages, malicieux petits lapins blancs évoquant Alice au pays des merveilles et figures humaines y sont recouverts d’un voile uniforme où le rose agit moins comme une surface homogène que comme un écran maintenant les images à distance. « Le lavis met toutes les images sur un même plan, qu’elles soient violentes, historiques ou cosmologiques », expliquent les artistes. Sur plusieurs toiles surgissent des paysages volontairement absurdes, où l’on ne sait plus très bien s’il faut reconnaître des étoiles filantes, des missiles ou des bombes. Beauté du ciel et violence de l’actualité s’y confondent alors dans un même flux visuel où le regard passe d’un tableau à l’autre dans un défilement continu. Pourtant, la peinture impose un autre rythme. Elle ralentit, épaissit le temps et contrarie toute saisie immédiate du regard.

Dans la dernière salle, une scène introduit une forme de retrait : Mélancolie (2025). Une élégante est assise sur un canapé au milieu d’une clairière, regardant frontalement le visiteur, tandis que derrière elle la forêt s’embrase. Le calme de la figure contraste avec la violence du paysage, sans produire d’effet spectaculaire. Partout, le feu devient une figure métaphysique, irréelle et d’autant plus troublante. « La catastrophe fonctionne non plus comme un événement, mais comme un état latent », observe le duo pour qui, in fine, « la peinture maintient cet entre-deux où rien ne s’effondre complètement, mais où tout continue malgré tout ».

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« Tursic & Mille. Dissonances à géométries variables », 25 avril–11 octobre 2026, Carré d’art – musée d’Art contemporain, place de la Maison-Carrée, 30000 Nîmes.

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