Piet Mondrian a vécu plus de vingt ans en France entre les année 1910 et 1930, pourtant – c’est le moins qu’on puisse dire – les collections nationales ne débordent pas d’œuvres de ce pionnier de l’art abstrait géométrique – l’appellation elle-même n’y est sans doute pas pour rien. Aussi, lorsqu’est annoncée une année de manifestations, organisées par une vingtaine d’institutions sur tout le territoire (de Cholet, sa ville natale du Maine-et-Loire, à Marseille en passant par Paris, Grenoble et Mouans-Sartoux dans les Alpes-Maritimes) et jusqu’à Rome, pour fêter le centenaire de la naissance de François Morellet, décédé en 2016, on se dit que les temps ont peut-être changé. Et l’on s’en réjouit.
C’est au Centre Pompidou – Metz que commence le programme avec une monographie, confiée au conservateur Michel Gauthier, couvrant les soixante-quinze ans de carrière de l’artiste, en cent œuvres, dont environ un tiers provient des collections du musée national d’Art moderne qui a bénéficié notamment d’une importante dation en 2021. Cent œuvres pour un centenaire, d’où le titre « François Morellet. 100 pour cent », cela pourrait être le degré zéro de la rétrospective. Mais il n’en est rien, tant cette démonstration en jeu de piste, orchestrée avec une précision égale à sa simplicité et une profondeur égale à sa légèreté, sait faire entendre l’esprit de l’artiste à travers les multiples facettes d’une œuvre foncièrement bifrons, aussi sérieuse que facétieuse.
Un éclectisme curieux
Le parcours s’ouvre avec un ensemble de peintures sur divers supports datant des années 1940, peu montrées, et qui témoignent des débuts de cet autodidacte, né dans une famille d’entrepreneurs angevins. Celui-ci découvre véritablement l’art juste après la Seconde Guerre mondiale dans les expositions qu’il visite à Paris en parallèle de ses études de russe. La diversité des genres (portraits, natures mortes ou compositions) et des styles raconte la curiosité sans limites ni exclusivités d’un néophyte dénué d’a priori. Du réalisme sombre né dans l’entre-deux-guerres à l’abstraction informelle qui se définit après, en passant par un rapport aux matériaux, aux couleurs et aux motifs inspirés de l’art aborigène et l’approchant du groupe CoBrA, cet éclectisme aurait pu perdurer ou l’entraîner dans les directions les plus diverses. Et quand il expose pour la première fois, en 1950 à Paris, à la galerie Creuze, il oscille encore entre la géométrie vers laquelle l’entraînent les exemples de Serge Charchoune ou de son ami Pierre Dmitrienko et un vocabulaire de formes animales et végétales simplifiées.
C’est une rencontre imprévue, une première intervention du hasard en quelque sorte, qui décide de la suite : envisageant de s’installer au Brésil, François Morellet y séjourne en 1950 et 1951, s’intéressant aux œuvres de Piet Mondrian et de Marcel Duchamp, puis découvrant celles de Max Bill, artiste suisse qui a repris le flambeau de l’art concret, lequel commence alors à essaimer largement dans le sud du continent américain. Un ensemble d’œuvres de 1951 montre la réduction de la gamme chromatique à un camaïeu de bleus et de gris, avec quelques touches de jaune en contraste et l’adoption de formes et de rythmes simples : une assiette sur un coin de table en 1948 pour un jeu de courbe et d’horizontales en 1951 ; des jeux de formes et de contre-formes qui ne sont pas sans rappeler les Stoppages-étalon (1913) de Marcel Duchamp ou d’autres instruments utilisés pour le dessin, des courbes et des droites et déjà le carré qui devient bientôt le module élémentaire à partir duquel l’œuvre se déploie.

Vue de l’exposition «François Morellet. 100 pour cent», Centre Pompidou – Metz, 2026; à gauche : Lunatique brut no 1, 2009, mine graphite et feutre sur toile brute sur bois, aluminium, tubes de néon rouge et système électrique, collection Mennour, Paris ; à droite : Deep Dark, Light Blue no 3, 2008, acrylique sur toile sur bois, tubes d’argon bleu et système électrique, musée national d’Art moderne – Centre Pompidou, Paris. Courtesy de l’Estate François Morellet, Musées de Cholet et Mennour, Paris. © Centre Pompidou – Metz/Marc Domage
À partir de ces années décisives pour l’artiste, c’est une histoire de l’art abstrait dans la seconde moitié du XXe siècle qui s’écrit, à laquelle il participe avec énergie, aussi bien dans ses développements vers l’exploration du système et du hasard que dans son intégration à l’architecture et la constitution d’un spectateur actif, ou encore dans sa dimension internationale. Sans y insister, mais de façon lisible, l’exposition témoigne ainsi des multiples liens que François Morellet a tissés au fil du temps avec les groupes et les artistes qui perpétuent jusqu’à aujourd’hui et dans tous ses méandres, la ligne géométrique – du GRAV en France et des recherches computationnelles menées par Vera et François Molnár à la scène d’Europe centrale, en particulier de Zagreb, en passant par les artistes du minimalisme (Frank Stella) et du hard-edge (Ellsworth Kelly, Jack Youngerman) aux États-Unis.
Entre raison et déraison
Car, ce que montre ce corpus, c’est que l’art de François Morellet avec ses variations infinies sur la grille, la trame et le carré, sur le blanc, le noir, les couleurs pures et la lumière, avec ses oscillations du moins au plus, entre extrême simplicité et débordements exubérants, avec aussi sa douce folie des nombres et son goût pour les jeux de mots, est fondamentalement pluriel, polymorphe. Ainsi le parcours a-t-il été pensé suivant deux sens de circulation : partant sur la droite, c’est le fil de la raison, type Piet Mondrian, qui a été tiré, quand sur la gauche, c’est celui de la déraison, type Francis Picabia, à l’instar de ce portrait photographique, intitulé Mask King Tape (1985), où l’artiste se présente le visage partagé en deux par une ligne droite, verticale quand sa tête est penchée, nette quand tous ses traits et jusqu’à son sourire partent en expression malicieuse. Très logiquement donc, quelque part derrière l’espace où sont montrés les débuts, les deux lignes se croisent, là où les carrés blancs commencent à glisser en laissant des traces sur le mur ou quand leurs alignements s’effondrent au sol tels des châteaux de cartes, pendant ce « moment op » qui met le nerf optique à rude épreuve à coup de superpositions de trames et des moirés en résultant, de subdivisions jusqu’au vertige de la surface picturale en une myriade de tesselles ou pixels et d’allumages intermittents – pour le plus grand plaisir du visiteur.
En effet, une connivence s’instaure dès que l’artiste, cherchant un système pour limiter la part de la subjectivité, s’en remet à l’annuaire du téléphone ou aux décimales du nombre irrationnel π pour positionner les lignes et couleurs de ses compositions. Comment ne pas être sensible, œuvre après œuvre, à la simplicité des moyens employés autant qu’aux clins d’œil contenus dans les titres ? ou comment ne pas se laisser prendre à ces tours dont les ficelles pourtant ne sont jamais cachées ? Ce qui est satisfait ici, c’est l’aspiration à l’équilibre et le frisson de réjouissance que l’on éprouve à le quitter. « Les œuvres d’art sont des coins à pique-nique, des auberges espagnoles où l’on consomme ce que l’on apporte soi-même », disait-il en 2009 ; il y a toute l’année, de salles d’expositions en façades de bâtiments (à l’École nationale de Bourges par exemple) ou en livres (le premier volume du catalogue raisonné va paraître), pour en savourer l’invitation. Et c’est une bonne nouvelle.
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« François Morellet. 100 pour cent », 3 avril-28 septembre 2026, Centre Pompidou – Metz, 1, parvis des Droits-de-l’Homme, 57020 Metz ; « 100 × Morellet », 3 avril 2026-26 avril 2027, divers lieux en France et à Rome.




