La question du rayonnement international de l’Institut national d’histoire de l’art (INHA) est au centre de votre projet d’établissement. Comment comptez-vous le développer ?
Le sujet du rayonnement international de l’INHA, comme celui de la mobilité des chercheurs, est effectivement essentiel. Ce rayonnement existe déjà, notamment à travers EVA : An Open History of the Visual Art in Europe, un projet de portail virtuel et un objet de réseau¹ – nous espérons arriver à une première plateforme numérique en 2026, et à une version complète en 2027. Nous voudrions également développer des partenariats avec des institutions sœurs de l’INHA en Europe. C’est actuellement le cas avec la Villa Médicis, à Rome. Nous venons de lancer une bourse avec la Bibliotheca Hertziana, à Rome encore. Nous sommes aussi en discussion avec la Casa de Vélasquez, à Madrid, et avec des institutions au Royaume-Uni, tels le Warburg Institute et le Courtauld Institute of Art. L’INHA est perçue comme un établissement fédérateur.
Qu’en est-il des partenariats hors d’Europe ?
Au-delà de l’Europe, l’INHA développe également des partenariats avec le Getty Research Institute, à Los Angeles, notamment autour du Festival de l’histoire de l’art 2026, à Fontainebleau². Par ailleurs, sur le continent africain, un programme portant sur la provenance et l’histoire des collections, mené avec des partenaires locaux, vise à structurer une recherche collaborative et ancrée sur l’Afrique. Au Moyen-Orient et dans le Caucase, la cellule RePaZ [Recherche et patrimoine en zones de crise], que nous portons avec le CNRS et Sorbonne Université, soutient les chercheuses et chercheurs dans des contextes fragiles, en fédérant des institutions françaises et internationales avec un accent sur le patrimoine comme objet d’étude.
Envisagez-vous également des partenariats en Asie du Sud, ou plus largement en Asie ?
Pour l’instant, une seule institution asiatique est membre du réseau RIHA [International Association of Research Institutes in the History of Art], et les liens demeurent limités. Mais cela fait partie des objectifs à moyen terme. Certains projets récents, comme le programme CallFront³, ont toutefois permis de créer des connexions en Asie du Sud-Est et en Chine. Ces relations sont encore à structurer au niveau institutionnel.
Vous êtes conservatrice du patrimoine et dirigez l’INHA depuis septembre 2025. Où en sont aujourd’hui les liens entre musées et universités en France ?
Ce dialogue m’intéresse profondément. Il est au cœur de l’identité de l’INHA, qui est au croisement entre monde académique et institutions patrimoniales. Les rapports ont évolué sans être totalement transformés : les temporalités et les logiques restent différentes. Néanmoins, l’INHA joue un rôle important de mise en relation. Cela se traduit notamment par la diversité des profils impliqués dans les projets (des universitaires et des conservateurs) et par l’accueil et le soutien de manifestations scientifiques, souvent en lien avec des expositions. Des collaborations étroites existent avec des institutions parisiennes, comme la bibliothèque Kandinsky, le Centre Pompidou ou le musée du Louvre. Plus largement, on observe une évolution vers des projets de recherche communs, menés sur plusieurs années, qui associent chercheurs et professionnels des musées autour de collections ou de problématiques partagées.
Cette vocation qu’a l’INHA de nourrir tout un écosystème de la pensée de l’art s’étend-elle aussi à l’art contemporain, et aux centres d’art en particulier ?
Il n’y a que peu de centres d’arts ou Frac dans notre réseau de bibliothèques. Quelques liens existent soit par le réseau documentaire, soit par des projets ponctuels, mais cela reste à développer. Parmi nos projets touchant à l’art contemporain, parfois en lien avec les écoles d’art, figure un programme récent sur les « objets minoritaires » qui explore les artefacts, performances et images des minorités sexuelles et de genre du XIXe au XXIe siècles. Pour l’histoire de l’art contemporain la plus récente, nous nous appuyons largement sur les Archives de la critique d’art, à Rennes, un fonds majeur de l’INHA.
À quels types de productions ces recherches donnent-elles lieu ? Et à qui s’adressent-elles ?
De manière générale, les projets que nous portons produisent des résultats concrets (bases de données, publications, expositions, réseaux) et s’inscrivent dans une dynamique collective. L’INHA cherche aussi à toucher un public plus large à travers des événements, comme le Festival de l’histoire de l’art de Fontainebleau², en Seine-et-Marne, et l’ouverture de sa bibliothèque.
Aux origines de l’INHA, la méthode d’approche de l’histoire de l’art privilégiait plutôt les sujets thématiques. Éric de Chassey, votre prédécesseur, a œuvré dans le sens du retour à des formes de chronologie. Quelle est votre position à cet égard ?
Je suis d’accord avec lui ! Mais la réalité est que l’INHA adopte une approche mixte. Les recherches s’organisent à la fois selon des périodes chronologiques couvrant l’ensemble de l’histoire de l’art et selon des thématiques transversales (provenance, techniques, histoire des collections, etc.). Cette combinaison permet d’articuler profondeur historique et problématiques contemporaines, tout en favorisant une grande ouverture scientifique.
La bibliothèque de l’INHA joue un rôle central. Et c’est l’une de ses spécificités par rapport à d’autres institutions de recherche…
Notre bibliothèque est l’une des plus importantes au monde, transchronologique et en constante évolution. Elle montre que l’histoire de l’art est une discipline vivante. Elle constitue un socle essentiel pour la recherche, un lieu central de sociabilité scientifique, créant une communauté internationale de chercheurs. C’est un élément clé de l’identité et du rayonnement de l’INHA.
La collection d’œuvres sur papier est relativement peu connue. Elle s’enrichit pourtant régulièrement, par exemple, d’une donation d’œuvres d’Ellsworth Kelly en 2018. Quelle place lui accordez-vous ?
Au-delà des acquisitions et donations récentes – il y a eu aussi une donation Takesada Matsutani en 2020 –, l’enjeu est de mieux faire connaître ces fonds. La bibliothèque comprend des ensembles importants d’archives, de fonds d’artistes et de collections graphiques (un fonds de dessin d’architecture du XIXe siècle, un fonds d’estampes françaises et étrangères…). Leur valorisation constitue aujourd’hui une priorité. Sa vocation est double : servir la recherche et être diffusée auprès d’un public plus large, par des expositions, des publications et des prêts. Cette visibilité renforce en retour la recherche.
La Bourse de Commerce – Pinault Collection remet le prix Pierre-Daix à un historien d’art. Des foires font de plus en plus appel à des historiens d’art pour élaborer des expositions… Le secteur privé a-t-il, selon vous, un rôle à jouer dans la recherche en histoire de l’art ?
Le prix Pierre-Daix a vraiment trouvé sa place de soutien de l’histoire de l’art à un très haut niveau. Toutefois, plus largement, cela suppose de préserver l’indépendance académique. Les partenariats sont possibles à condition de maintenir un équilibre clair entre financement et liberté scientifique.
« Les projets que nous portons produisent des résultats concrets et s’inscrivent dans une dynamique collective. »
Quelle est la mission de l’INHA dans les restitutions ?
L’INHA n’intervient pas directement dans les processus de restitution. Mais il a été parmi les premières institutions à vocation nationale à travailler sur le sujet. À l’époque, j’étais cheffe du Service des musées de France (SMF) et, avec Éric de Chassey, nous avions estimé que l’INHA avait un rôle important à jouer dans ce domaine, rôle qu’il a conservé en amont, en structurant la recherche sur les provenances et l’histoire des collections. Il contribue de fait à nourrir le débat scientifique indispensable à ces processus.

Rotonde de la galerie Colbert réaménagée par Constance Guisset Studio et Pierre-Antoine Gatier, Paris, 2025. © Constance Guisset Studio
La galerie Colbert où est installé le siège de l’INHA pourrait-elle changer de nom ?
Pas à ce stade. Elle s’appelle ainsi pour des raisons historiques, mais nous souhaitons permettre que le débat ait lieu. L’INHA privilégie une approche pédagogique : contextualiser, expliquer et encourager la réflexion critique, notamment avec les étudiants et les chercheurs.
Quelle place accordez-vous aux artistes vivants ?
Elle existe déjà, avec, par exemple, l’installation d’une œuvre de Katinka Bock dans l’auditorium en 2024, de Vera Molnár en salle Aby Warburg en 2025 ; l’œuvre Substrat de Dove Allouche est consultable à la bibliothèque… Et cela pourrait être renforcé, en particulier à travers des dialogues entre artistes et historiens d’art. Sans être au cœur de sa mission, cette ouverture nourrit la réflexion et les échanges au sein de l’institution.
- Lancé en 2019, il vise à proposer une histoire globale des arts visuels en Europe.
- Événement du ministère de la Culture mis en œuvre par l’Institut national d’histoire de l’art et le château de Fontainebleau. La 15e édition se tiendra du 5 au 7 juin.
- Calligraphies en caractères arabes dans les zones frontières du monde islamique, projet de recherche collaborative, soutenu par l’Agence nationale de la recherche.




