L’année prochaine, Valentin Carron aura 50 ans. Est-ce cap qui donne l’impression au visiteur de sa rétrospective à la Galerie Eva Presenhuber à Zurich d’assister au bilan nostalgique d’un artiste qui a fait de son adolescence le champ de son inspiration ? Et qui a intitulé cette exposition monographique « The Slope », la pente, mot qu’on associe plutôt avec la descente, mais qui en anglais désigne aussi la piste de ski, précision importante pour un artiste né en Valais, le canton de Suisse où la neige est de l’or blanc. D’un anniversaire à l’autre, cet accrochage zurichois fête surtout les vingt ans de collaboration entre Valentin Carron et sa galeriste qui a su repérer très tôt le potentiel de cet, alors, jeune étudiant de l’École cantonale d’art de Lausanne.
Vingt ans d’une carrière que Valentin Carron et Samuel Gross, curateur de cette exposition, ont choisi de déployer en deux parties distinctes. Au milieu de la salle, les œuvres sculpturales sont alignées par taille, de la plus petite à la plus grande. Celles au mur, adoptant un rapport d’échelle inversé. Comme une sorte d’inventaire d’objets qui refuse la présentation chronologique comme il se doit en pareil cas. Ce qui annule, de fait, toute tentative de constater l’évolution du style de l’artiste qui s’est fait connaître en 2003 en s’appropriant l’esthétique du Valais. Mais permet de voir les sursauts esthétiques d’une œuvre très personnelle à la fois drôle et douce-amère qui plonge dans les souvenirs de leur auteur.

Vue de l'exposition « The Slope » de Valentin Carron à la Galerie Eva Presenhuber de Zurich. Courtesy Galerie Eva Presenhuber
Avec très souvent des références au béton, matière-phare du canton, adopté pour la construction du barrage de la Grande-Dixence dans les années 50, et qui accéléra le développement des stations de sports d’hiver faisant aujourd’hui la richesse touristique de la région. Laquelle a ainsi développé une modernité qui lui est propre et dont Valentin Carron a souvent reproduit en plastique, et de manière hyperréaliste, les manifestations les plus typiques implantées dans le paysage urbain valaisan.

Vue de l'exposition « The Slope » de Valentin Carron à la Galerie Eva Presenhuber de Zurich. Courtesy Galerie Eva Presenhuber
Un vocabulaire composé également des sculptures de Giacometti, que l’artiste a vues à la Fondation Gianadda de Martigny, des bouteilles de bière, de croix, vitraux et compositions géométriques trouvés dans les églises du Valais où la ferveur religieuse est profonde. Mais aussi de fragments de jambes en résine peinte et chaussettes trouées, version clocharde de l’œuvre de Robert Gober, et de vélomoteurs Ciao dont l’artiste possède une impressionnante collection. Transformées en ready-made pétaradant, les mobylettes traduisent assez littéralement l’envie pressante d’aller voir ailleurs quand on vit dans une région où le champ culturel ne voit pas souvent le soleil. « C’est une zone qu’on pourrait qualifier de périphérie urbaine. Il n’y a pas d’universités, pas de grosses industries, à l’exception du tourisme. C’est une longue vallée, avec comme unique centre une autoroute depuis laquelle tu t’éjectes dans différents villages, petites villes et stations de sports d’hiver. Chacune de ces agglomérations fait office de quartier », expliquait Valentin Carron dans le catalogue de son exposition au pavillon suisse à la Biennale de Venise en 2013 et dont il expose à Zurich les instruments écrasés de fanfare en bronze produits à cette occasion.

Valentin Carron. Courtesy Galerie Eva Presenhuber
Depuis quelques années, l'artiste exprime moins son travail de mémoire par le biais vernaculaire. L’approche est désormais plus directe et intérieure. Dans cette œuvre qui prend sa source dans sa biographie, l’amitié tient ainsi une part immense. Monumentale même, à l’image de cette sculpture en bois d’une tonne justement intitulée L’amitié (2023-2026), parmi les plus grandes de l’artiste, et qui représente deux figures dégrossies à la hache dont l’une s’appuie sur l’autre. Cette importance des copains se retrouve dans la petite salle du fond, où il a disposé dans une vitrine des photos de sa jeunesse accompagnées de maquettes de ses projets de sculptures. Il a également déplacé les deux fauteuils en forme de visage du designer italien Fabio Novembre qui se trouvent dans son atelier. Histoire de permettre aux visiteurs de visionner confortablement les deux films qui défilent sur les écrans. Le premier présente un cycle de ses vidéos. Le second s’invite pendant 3 minutes dans son espace de création. Valentin Carron y apparaît, glissant comme un esprit revisitant son passé dans ce lieu colossal, caressant ses travaux en silence et fixant l’objectif, le regard intense et sans un mot. Vingt ans de carrière, semble-t-il nous dire, et déjà l’œuvre d’une vie.
« Valentin Carron, The Slope (Works 2005-2026) », jusqu’au 10 juillet 2026, Galerie Eva Presenhuber, Zurich Maag Areal, Zahnradstrasse 21, 8005 Zurich, Suisse.




