L’installation que propose Amina Agueznay (née en 1963) à l’Arsenale, à l’occasion de la 61e Biennale internationale d’art de Venise, sous le titre Asǝṭṭa – nom d’un tissage rituel en langue amazighe –, est le fruit d’une double collaboration. Pensée dès l’appel à projets lancé en juin 2025 par le ministère de la Culture marocain, cette installation se situe dans le prolongement d’un compagnonnage ayant débuté en 2018 avec l’exposition collective « Material Insanity in Morocco », au Macaal (musée d’Art contemporain africain Al Maaden), à Marrakech, dont Meriem Berrada, qui assure le commissariat du Pavillon marocain, est la directrice artistique.
En 2021, le même tandem, accompagné d’Isabelle Renard, directrice de la conservation et des expositions au Palais de la Porte-Dorée – musée national de l’Histoire de l’immigration, imaginait, pour l’institution parisienne, dans le cadre de l’exposition « Ce qui s’oublie et ce qui reste », une installation en laine naturelle intitulée Curriculum Vitae. Amina Agueznay avait alors invité des artisanes à tisser en noir sur des bandes blanches les symboles dont elles connaissaient le sens et à tisser inversement en blanc sur des bandes noires, ceux dont la signification leur échappait.
Une histoire de transmissions…
« Pour la pièce réalisée à l’occasion de la Biennale, la question de la transmission entre la maîtresse artisane (maâlma), les apprenties et moi-même reste essentielle, de même que le rapport de transmission qui existe entre moi et la commissaire ou le public », indique l’artiste, laquelle insiste également sur la dimension « participative » de sa démarche : « Il s’agit toujours d’activer des territoires. » Outre le développement de ce travail dans le champ de l’art contemporain, cette architecte de formation anime aussi des ateliers en collaboration avec des institutions gouvernementales, dont le ministère du Tourisme, de l’Artisanat et de l’Économie sociale et solidaire. « Amina Agueznay a bousculé ma propre pratique de commissaire, reconnaît Meriem Berrada. Il est en effet difficile de la ranger dans une seule catégorie, qu’il s’agisse d’artisanat, d’architecture, de design ou d’art contemporain. »

Amina Agueznay, Asǝṭṭa (détail), installation pour le Pavillon marocain, Arsenale, Biennale d’art, Venise, Italie, 2026. Courtesy de l’artiste et du ministère de la Jeunesse, de la Culture et de la Communication du Royaume du Maroc. Photo Ayoub El Bardii
L’installation conçue pour la Biennale de Venise revendique une dimension monumentale et immersive. Réalisée avec plus de 130 artisanes textile des régions du Souss-Massa, du Moyen Atlas et de la province de Jerada, Asǝṭṭa se compose notamment de différentes bandes modulaires tissées ou brodées à partir de laine et de raphia, déployant le vocabulaire plastique d’Amina Agueznay centré sur des motifs tels que le snassel (chaîne), l’aouinate (œil, source) ou le chouk (épine). « C’est une œuvre qui appelle au mouvement, explique l’artiste. Elle porte le rythme, le déplacement des matières ayant voyagé d’une région à une autre. J’espère que le visiteur et la visiteuse se promèneront eux aussi dans cette œuvre qui reste, selon moi, très chorégraphique. »
… Et de seuil
Ce travail explore surtout la notion de seuil, lequel se trouve être l’un des principaux thèmes de cette Biennale intitulée « In Minor Keys » et pensée par feue Koyo Kouoh. Omniprésente dans la culture marocaine, la question du seuil (al âatba), qui désigne la frontière séparant l’espace domestique, intime et féminin, de l’espace public, ouvert et masculin, est souvent l’objet d’usages rituels consistant à asperger le sol d’eau, de henné ou de sel, à l’occasion de mariages ou de funérailles. « Le seuil n’est ni un dehors ni un dedans, il est entre », précise Meriem Berrada. Ce concept, analysé par des architectes et des anthropologues ayant nourri le projet, résonne, selon la commissaire, avec la réflexion de l’écrivain marocain Abdelkébir Khatibi pour lequel la notion de seuil désigne aussi « non un espace de séparation, mais un espace poreux d’échanges et de créations possibles, une forme de résistance à une pensée figée ». « Son idée, poursuit Meriem Berrada, est de dire que les héritages arabes, islamiques, africains et occidentaux s’articulent entre eux et ne s’opposent pas. »
Toujours attentive aux espaces d’exposition, Amina Agueznay n’est pas restée insensible à la mémoire des lieux et aux murs de l’Artiglieri, bâtiment situé dans l’Arsenale, dont le chromatisme a inspiré son installation : « Mon souhait était de réactiver ces murs en imaginant une seconde peau pour cet espace rempli d’histoires. » L’endroit lui a rappelé une découverte faite en 2009 dans la région de Laâyoune, dans le Sahara occidental, lors d’un atelier. Des artisans lui ont présenté une perle, shriâa, qu’ils disaient provenir d’une pierre du désert. Celle-ci a évoqué à l’artiste la rosetta, une autre perle, issue d’une technique de verre coloré connue à Murano au XVe siècle. « Comment une forme si proche de la rosetta a-t-elle pu apparaître au cœur des provinces du Sud du Royaume du Maroc ? Que révèle-t-elle des circulations invisibles, des savoirs en migration, des correspondances entre les rives ? », se demande Meriem Berrada dans sa note d’intention, invitant le public à regarder aussi entre les interstices.
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« Asǝṭṭa », 9 mai-21 novembre 2026, Arsenale, campo de la Tana, 2169, 30122 Venise, Italie.




