Après Julien Creuzet en 2024, c’est au tour d’Yto Barrada d’occuper le pavillon français pour cette 61e Biennale de Venise. « Comme Saturne » convoque de façon très allusive la divinité grecque dévoreuse de ses propres enfants. Un sujet venu « par Le Dévoré de Goya, autour aussi de la maladie du Saturnisme. Quand Goya s’installe à Madrid, il réalise une série de pastorales en peinture en étant atteint de cette maladie contractée à cause du blanc de plomb », confie Yto Barrada. Et d’ajouter : « dans ses crises de folie dues à cette maladie, il a repeint sur ces pastorales la scène de Saturne dévorant ses enfants ». L’exposition pour Venise est partiellement partie de là : « nous avons une façon de travailler, avec l’équipe du pavillon, sur les jeux de mots, les intuitions… Une sorte d’entonnoir mis ensuite en ordre ».

Vue d'une partie de l'exposition d'Yto Barrada, pavillon français, Biennale de Venise 2026. Photo : Jacopo La Forgia
L’artiste franco-marocaine établie à New York et sa commissaire, Myriam Ben Salah, directrice et commissaire en chef de la Renaissance Society à Chicago, ont déconstruit ce mythe de Saturne. Au centre du pavillon, un énorme phallus en pierre rappelle la « question du remplacement [Saturne dévore ses enfants pour éviter qu’ils ne lui succèdent, ndlr], du renouveau, de générations, commente l’artiste. N’oublions pas non plus que Saturne est aussi une divinité présente en Afrique, comme le rappelle l’historien Marcel Leglay ». Un clin d’œil est envoyé à l’Oulipo (Ouvroir de Littérature Potentielle), via une « roue des règles et des contraintes », dont l’esprit imprègne le pavillon français. Dans cet esprit espiègle, Yto Barrada a créé des boules avec les poils de son chien, en pensant aux représentations de Saturne flanqué de boules… et d’un chien.
Mais l’un des grands sujets de ce pavillon un peu trop crypté – « Yto Barrada est une chercheuse », répond la commissaire, Myriam Ben Salah – est la couleur. Dans la salle du fond, un ensemble monumental de textiles teintés évoque subtilement les questions coloniales et postcoloniales qui imprègnent par ailleurs une partie de cette Biennale 2026. L’artiste est partie des chemises rouges des partisans de Garibaldi, le révolutionnaire républicain et grande figure de l’Italie au XIXe siècle, pour créer 71 variations, une façon de revoir « le paradigme pictural de Josef Albers ». L’artiste a utilisé des végétaux sauvages, loin des plantes nobles employées par les manufactures royales de tapisserie. Comme l’explique l’anthropologue des couleurs Arnaud Dubois, qui a travaillé pour le projet du pavillon français, l’élevage de la cochenille, découverte en Amérique latine par les Espagnols, pour en faire des colorants rouges, raconte une longue histoire transculturelle de la couleur entre l’Europe et le sud. Et Yto Barrada de dresser un parallèle à travers ce grand nuancier entre l’épuisement des autochtones colonisés et le « cannibalisme » des différents empires colonisateurs espagnols, britanniques, français, jusqu’à l’indigo… Une interrogation de la couleur et de ce qu’elle dit aussi, en filigrane, sur l’histoire du monde.




