Il a aimé empiler les scénarios, dérouter le regard en le projetant dans toutes les directions, immerger les visiteurs dans un chaos effréné : Gilles Barbier, âgé de 61 ans, n’a pas changé, mais le temps semble venu pour lui de revisiter certains des multiples territoires qu’il a explorés en boulimique pour en offrir une lecture plus ordonnée. C’est le sentiment qu’inspire l’exposition « Habiter », présentée au musée Regards de Provence, à Marseille, où sont rassemblées une quarantaine d’œuvres qui éclairent des moments charnières de son travail depuis trente ans. Réparti en trois salles, le parcours articule trois axes essentiels. Le premier est la figure du double ou de la copie, le second la dimension organique de la vie, le troisième la question du temps. Ces trois axes, bien entendu, se rejoignent, et cela sous le terme d’« Habiter » que l’on peut rapprocher des verbes « demeurer », « durer », « s’installer », « séjourner », « continuer », etc. Le thème de la copie, qui caractérise son travail dès 1994 lorsqu’il entreprend de copier le dictionnaire (tâche toujours en cours), réapparaît à Marseille où l’on fait la connaissance de trois nouveaux « pions » à l’effigie de l’artiste, lesquels font suite aux quarante déjà existant. L’un, Le Petit Peintre (2025), se tient dignement au-dessus d’un amas embrouillé de couleurs tombées de son chevalet ; l’autre, L’Emmentaliste (2023), au corps en (faux) gruyère, commence à se liquéfier, tandis que le troisième, Du Goudron et des Plumes (2023), affronte la tête haute le châtiment du même nom infligé aux voleurs et aux traîtres à l’époque des Croisades, châtiment encore pratiqué parfois au XXe siècle mais surtout connu des lecteurs de Lucky Luke, à l’instar de l’artiste. Tous en mauvaise posture, autrement dit, ces trois « mini-moi » de Barbier glissent les yeux fermés vers le désastre, de la même façon qu’y a été conduit avant eux L’Ivrogne(1999-2000), l’un de ses clones les plus connus. Car il a beau exceller dans la bouffonnerie et se réclamer d’Alphonse Allais et des Arts incohérents, Gilles Barbier est obsédé par la catastrophe, le naufrage. Les peintures exposées dans cette même salle, dont la matière dégouline irrémédiablement, en apportent la preuve : elles sont la métaphore de la dégringolade de toute chose.

Vue de l'exposition « Gilles Barbier : Habiter », au musée Regards de Provence, à Marseille. Photo J.C. Lette
La nature morte, représentation par excellence de la volonté d’habiter, est depuis longtemps un motif cher au cœur de ce travailleur infatigable. Elle occupe une place de choix dans le reste de l’exposition, à commencer par la salle que l’on pourrait appeler « des festins » où se trouvent dressés deux guéridons garnis de viandes luisantes au-dessus desquels sont suspendues des carcasses de barbaque sanguinolentes. Le fait que ces éléments soient en résine n’enlève rien à la violence de la scène qui saute au visage comme ont dû sauter au visage des spectateurs d’autrefois les carcasses et autres têtes de mouton dans les natures mortes des siècles précédents. Mais Barbier ne fait pas que transposer en sculpture l’art des Anciens, il en donne à voir le rêve d’éternité sous-jacent, qu’il traduit au moyen de petites architectures blanches, un peu lunaires, installées au milieu des chairs figées entre vie et trépas. La même idée inspire la série de collages accrochés plus loin. Fondées sur des reproductions de tableaux signés des maîtres de la nature morte (Chardin, Géricault, etc.), ces œuvres incluent elles aussi, en décalage avec la composition, des petites architectures cubiques qui suggèrent l’espoir du peintre (et sans doute de Barbier lui-même) de s’y établir à demeure, en dépit du temps qui le (les) pousse hors du royaume de la création.
Cette exposition tout en retenue met en évidence la façon propre à l’artiste de nourrir et de développer sous des formes parfois éloignées ses gestes initiaux ; elle en découvre la cohérence profonde derrière les facéties.
En parallèle, plusieurs œuvres – dont une relecture vidéo de l’Agnus Dei de Francisco de Zurbarán générée par l’IA – sont dispersées dans la ville. Ainsi l’espace privé Le Code a Changé, situé au huitième étage d’un immeuble donnant sur le Vieux-Port, accueille, sous la houlette du collectionneur Didier Webre, un ensemble de peintures, sculptures et dessins de l’artiste traitant du naufrage, en dialogue avec la vue et ses fantômes.
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« Gilles Barbier : Habiter », du 2 avril au 27 septembre 2026, musée Regards de Provence, 13002 Marseille ; « Gilles Barbier : Tels des vaisseaux fantômes », du 15 mars au 18 juillet 2026, Le Code a changé, 4 rue Bonneterie, 13002 Marseille.


