Dans un monde où la voix humaine s’est tue, n’en laissant subsister que l’écho, une figure solitaire, le Song Trapper, progresse à travers des étendues salines, des marécages et des zones lacustres asséchées. Il traverse ces milieux sans récit explicite, avançant au rythme des résonances qu’il capte et transforme, dans un mouvement chorégraphié. Le paysage ne se donne plus à lire qu’à travers ses vibrations. Ni tout à fait humain ni pleinement incarné, ce personnage à la présence quasi prophétique convoque à la fois les joueurs de flûte de parade et les chasseurs capables de lire leur environnement pour s’y fondre. Entité construite plutôt que corps constitué, il est fait de vêtements et de dispositifs sonores, une lueur tenant lieu de visage. Cette progression guidée par le chant, Jakob Kudsk Steensen la donne à éprouver dans une installation vidéo immersive, présentée dans le cadre du programme « Open Space » de la Fondation Louis-Vuitton, à Paris.
Depuis une dizaine d’années, l’artiste danois développe une pratique qui articule technologies numériques, observation du vivant et enquêtes de longue durée menées au sein d’écosystèmes fragilisés. Ses projets prennent forme à partir de terrains peu visibles ou menacés, abordés comme des lieux d’expérimentation où se croisent savoirs scientifiques et perceptions sensibles. Ces espaces mouvants, à la fois futuristes et originels, l’intéressent autant pour leur dimension écologique que pour les strates historiques et philosophiques qu’ils condensent. En 2021, une recherche menée avec la linguiste Sabine Asmus met en lumière les usages anciens du chant comme outil d’orientation dans les zones humides européennes. Ces traditions vocales décrivaient les terrains, signalaient les dangers et accompagnaient les transformations du paysage, dessinant une forme de cartographie incarnée et évolutive.
The Song Trapper s’inscrit dans cette continuité et ouvre le projet Evoker, conçu comme un opéra–jeu vidéo, où images en mouvement, performance virtuelle et spatialisation sonore forment un système indissociable. Issu d’un dessin à l’encre et à l’aquarelle, le personnage du Song Trapper a été modélisé en trois dimensions, puis animé au sein de paysages virtuels élaborés par l’artiste à partir de données de terrain.
L’œuvre s’organise autour d’un récit écrit par l’artiste, conçu comme le noyau du projet et interprété par un ensemble de collaborateurs. Développée avec Matt McCorkle à partir d’enregistrements réalisés sur ces mêmes terrains, la composition sonore dialogue avec une performance fondée sur la capture du mouvement : à partir d’une lecture du texte pensée comme une poésie parlée, l’actrice Iris Thomsen improvise une gestuelle qui se traduit à l’écran par une présence corporelle. L’installation se déploie en étroite relation avec le bâtiment de la fondation, dont les volumes et la verticalité évoquent l’architecture sacrée des chapelles, conçues pour porter et amplifier la voix. Les teintes sombres des murs, associées à une lumière volontairement contenue, laissent les couleurs et les reflets virtuels modeler l’espace, auquel vient également s’ajouter une dimension olfactive, développée avec le parfumeur Yann Vasnier. Composée de notes amphibiennes, cette senteur aux accents aquatiques introduit une inflexion éphémère, prolongeant l’expérience au-delà de l’image et du son.
L’ensemble invite à une écoute attentive, depuis laquelle se redessine notre manière de percevoir le monde à l’ère des technologies contemporaines. Figure sans visage et sans prophétie, le Song Trapper avance alors dans un temps légèrement décalé, porteur d’une voix singulière dans un monde qui tend à l’effacer, entre mémoire des milieux amphibies et des paysages fragilisés, traversés par des équilibres écologiques toujours instables.
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Open Space #17. Jakob Kudsk Steensen : « The Song Trapper », jusqu’au 2 mars 2026, Fondation Louis Vuitton, 8 avenue du Mahatma Gandhi, 75116 Paris.




