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Arnaud Labelle-Rojoux : « Je suis moi-même construit comme un collage »

Arnaud Labelle-Rojoux présente « Voyez-vous ça ! » au MAC VAL, à Vitry-sur-Seine, une exposition coorganisée avec le Centre Pompidou dans le cadre du programme « Constellation » et placée sous le commissariat Nicolas Surlapierre, directeur de l’institution, et de Frédéric Paul, conservateur aux collections contemporaines au musée national d’Art moderne – Centre Pompidou. L’artiste nous dévoile son projet.

Propos recueillis par Patrick Javault
5 février 2026
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Vue de l’exposition « Arnaud Labelle-Rojoux - Voyez-vous ça ! », au MAC VAL à Vitry-sur-Seine. Courtesy MAC VAL

Vue de l’exposition « Arnaud Labelle-Rojoux - Voyez-vous ça ! », au MAC VAL à Vitry-sur-Seine. Courtesy MAC VAL

Comment est née l’exposition « Voyez-vous ça » ?

Elle est née du prêt de Stop Making Sense (SMS) au MAC VAL, un ensemble de 365 collages acquis par le musée national d’Art moderne — Centre Pompidou avec l’aide des Amis du musée. Nicolas Surlapierre, le directeur du MAC VAL, m’a proposé de concevoir une exposition autour de cette pièce. J’ai réfléchi à une présentation en plusieurs parties, avec comme entrée en matière mon livre LCDB, Le Culte des Bannis, rendant présent la part performative de mon travail, et ce qui relève de l’écriture.

L’œuvre Stop Making Sense est-elle elle-même né d’une demande ou d’une commande ?

Le déclencheur a été une proposition de Marc-Olivier Wahler, directeur du Musée d’Art et d’Histoire (MAH) de Genève, de faire une sorte de reportage sur ce musée. Ma réponse a consisté à prendre des images de la collection pour en faire des collages. Quelques jours après avoir envoyé ces collages à Marc-Olivier Wahler, je me suis dit qu’il pouvait être intéressant de produire quelque chose dans cet esprit. Le musée, et le MAH de Genève en particulier, relève d’une forme de collage, par l’hétérogénéité même de ses composantes, et je suis moi-même construit comme un collage par mes goûts contradictoires et mes références. Les notions de collage, de cut-up, de fragment reviennent constamment dans mon travail. Je n’ai pas pensé plonger dans mon inconscient, mais je savais que cela relèverait plus ou moins de l’autoportrait.

Portrait et journal, puisque vous vous êtes fixé comme règle de produire chaque jour un collage pendant un an. Pour reprendre le texte de l’un de vos tableaux, « allo les profondeurs, j’écoute ? »

Lorsque j’ai entamé cette série, je ne me suis rien dit du tout en termes de signification. Dans le premier collage, il y avait une armure du musée de Genève, et une photo de Lauren Bacall sans rapport apparent. Le titre de l’album des Talking Heads Stop Making Sensem’est aussitôt venu à l’esprit. Aucun sens vraiment ? En poursuivant la série, j’ai découvert a contrario des sens multiples qui renvoient à l’évidence à mes obsessions.

Un par jour, c’est une discipline ou un protocole. Le collage tel que vous le pratiquez, on l’associe naturellement à l’improvisation et à la liberté. Comment cette liberté s’est-elle arrangée avec la discipline ?

Je ne l’ai pas pensé comme un protocole, même si c’en est bien devenu un. Et une discipline en effet ! À l’origine, j’avais plutôt l’idée de réaliser des variations au sens musical du terme. Ce n’est qu’assez longtemps après que la notion de contrainte est apparue. Aux deux tiers du parcours, j’ai commencé à souffrir un peu. Mes déplacements, par exemple, m’ont compliqué la tâche. Parfois, au contraire, ces perturbations ont apporté de bonnes surprises, comme cette page de journal (faisant référence à l’affaire « Omar m’a tuer ») sous forme de collage ready-made, avec ses paperolles de commentaires trouvés sur une chaise à Nice.

SMS doit être présenté chronologiquement ou bien peut-on imaginer de nouveaux arrangements ?

Cela doit rester chronologique. C’est comme une spirale.

Le Culte des Bannis est un livre que vous avez consacré à des artistes, écrivains, musiciens, cinéastes, dont l’influence s’étend au-delà de leur discipline. Ce sont ceux qui ont compté dans votre formation. Avez-vous aussi eu l’envie de compléter l’autoportrait en parlant d’eux ?

Je suis parti de quelques figures qui me paraissaient emblématiques de cette situation paradoxale : être marginalisés dans leur discipline, et admirés, voire adulés, en dehors. Les trois qui me sont apparus les plus évidents sont William S. Burroughs, Jean-Luc Godard et John Cage. Mais à tirer le fil, je me suis aperçu que j’aurais pu dresser une liste de noms bien plus longue. C’est pour ça que je dévie assez vite pour insister sur la posture de banni dont je me sens proche.

Arnaud Labelle-Rojoux. Photo Yves di Folco

S’agissant des trois monuments que vous venez de citer, le terme de « banni » a de quoi surprendre.

Oui, mais il ne faut pas oublier le terme « culte » qui lui est associé. En visitant l’exposition « My Name is Orson Welles » [du 8 octobre 2025 au 18 janvier 2026] à la Cinémathèque française [à Paris], je suis tombé sur la critique que Jean-Paul Sartre avait écrite sur Citizen Kane. Il reprochait à Welles d’être un cinéaste-artiste. Sous sa plume, le terme vient négativement. John Cage, par exemple, est un compositeur-artiste.

Il y a bien des façons de traverser les médiums ou de redéfinir un médium auquel on se tient malgré tout. Vous-même, avez-vous voulu repousser les limites de la peinture ou simplement avez-vous éprouvé le besoin d’aller voir ailleurs ?

Je n’ai jamais voulu me livrer à une extension ou à une expansion du domaine de la peinture, mais je crois que la peinture est tout autant dans le travail que je développe à partir des mots. Je défends l’idée que je crée de la forme. J’aime cette phrase de Gilles Deleuze qui dit que Félix Guattari n’était jamais aussi philosophe que lorsqu’il jouait du piano. Pour parodier la formule, je dis que je ne suis jamais aussi littéraire que lorsque je peins et que je ne suis jamais aussi écrivain que lorsque je fais une installation. C’est l’idée que je ne suis jamais à 100 % dans quelque chose.

Comment avez-vous pensé l’insertion du LCDB dans l’exposition « Voyez-vous ça » au MAC VAL ?

Puisqu’il s’agissait d’un portrait et non d’une rétrospective, cette part de moi-même devait être présente ; celle de la performance, des collaborations avec d’autres artistes, de l’écriture. Cette première salle de l’exposition réunit ces trois aspects. J’ai été marqué, comme beaucoup de personnes de ma génération, par la naissance de la performance. Mais j’ai voulu, au-delà, que les questions de la représentation et de la théâtralité soient perceptibles avec deux grands masques, celui de la tragédie et l’autre de la comédie. J’ai fait installer une scène propre à accueillir des performances durant l’exposition, au-dessus de laquelle défile un diaporama d’amis et de bannis. Une série de photos enfin, dans le style du Studio Harcourt, regroupe des amis artistes participants à deux pièces tirées de l’un de mes livres, Je suis bouleversé, présentées à la Ménagerie de Verre à Paris et aux Halles de Schaerbeek à Bruxelles.

Vous auriez pu simplement délimiter une aire de jeu pour les performances qui vont ponctuer l’exposition. Au lieu de cela, vous avez choisi d’évoquer le monde de la scène avec une forme de mélancolie. Est-ce que la scène est pour vous une forme d’idéal ?

C’est l’idée du cabaret déserté. J’ai flirté avec le cabaret dans un certain nombre de performances. La scène de théâtre dans un musée devient une installation et ouvre d’autres possibilités de lecture de l’espace muséal. Dans le diaporama, je fais apparaître des figures qui ont compté pour moi, de Jean-Jacques Lebel, avec lequel j’ai été lié dans Polyphonix et qui a importé le Happening, de Jerry Lewis au situationnisme, ou à Présence Panchounette. Avec eux, il y a des figures plus actuelles, des choses récentes, comme des flashes de mémoire.

On remarque un certain nombre de drapés dans l’exposition, y compris comme un présentoir pour trois dessins rapides. Est-ce une forme de mise à distance ?

Le drapé, c’est le théâtre sans théâtre, autrement dit la théâtralité. Je rappelle au spectateur qu’il est un spectateur, mais il peut, par le regard, être plus que cela, découvrir des choses qui le touchent. C’est un peu de l’anti-distanciation ! L’atmosphère mélancolique que vous évoquez, c’est remettre en présence ce qui a eu lieu. Je repense à Orson Welles qui disait qu’il aimait surtout les théâtres vides.

Quand on quitte cette salle de cabaret, on change complètement de registre avec une série de petits tableaux drôles et bizarres.

Ce sont des peintures faites sans réflexion : un poulet du dimanche, une oie que l’on étrangle, un chapeau mexicain sur lequel est écrit « incognito ». Le seul point commun, c’est que toutes ont été peintes sur des toiles trouvées dans la rue ou dans les brocantes. Je les ai appelées « Kriminal Series » parce que, pour les faire, j’ai dû tuer un tableau existant.

Vue de l’exposition « Arnaud Labelle-Rojoux - Voyez-vous ça ! », au MAC VAL à Vitry-sur-Seine. Courtesy MAC VAL

On relève une certaine fascination pour le mal. Il y a cette œuvre À la main du diableque vous avez voulue comme une enseigne de cabaret, avec une femme coupeuse de têtes. Il y a la figure de Pierre François Lacenaire que l’on aperçoit à deux reprises dans SMS ou celle de Phil Spector évoquée dans LCDB.

Je reconnais que l’on ne risque pas grand-chose avec l’art, mais c’est le seul domaine où l’on peut s’interroger, sans faire de philosophie, sur le potentiel négatif des choses. Je n’ai pas de fascination pour le mal. C’est une donnée basique, si l’on veut, en particulier à travers l’interprétation des images. Celle d’Adolf Hitler, plus clairement tout de même que celle de Phil Spector ! Plutôt que le mal, ce qui m’intéresse, c’est parfois l’épaisseur de papier à cigarettes entre le négatif et le positif. Ce négatif, l’art doit pouvoir l’affronter sans pour autant lever l’ambiguïté. On n’est pas dans l’idée du mal absolu, celui du mépris de l’homme par l’homme et sa banalisation dans les guerres ou les dictatures, mais dans ce qui relève de la nature humaine, de ses pulsions, loin de toute volonté de faire le mal. L’artiste n’est pas là pour expliquer, analyser, mais susciter des interrogations, soulever des lièvres.

Pourquoi avez-vous recours à ces figures provocatrices pour évoquer le négatif ?

Je ne sais pas pourquoi. L’inconscient à l’œuvre, évidemment ! Ce que je sais en revanche, c’est que je ne veux pas parler directement de sujets esthétiques, politiques ou moraux,parce que je n’aime pas l’idée d’illustrer des thèmes. C’est une tendance assez répandue dans l’art d’aujourd’hui, et qui m’agace. Cependant, votre question le prouve, ces sujets sont bel et bien présents.

La dernière partie de l’exposition est composée de ce grand mur baptisé Overmore, une sorte d’au-delà de l’excès. Sur ce mur, vous avez choisi deux de vos aphorismes : « L’inconscient crève les yeux » et « Un charcutier qui lit Sade est un homme de goût ». Cela relève-t-il encore du best of ?

Il y en a un qui est presque nécessaire, souvent cité, « Foutu pour foutu, lisez Schopenhauer », et les autres que j’aime bien, simplement. Ils n’étaient pas meilleurs que les autres. J’en ai d’autres qui sont franchement déplorables.

Sur le mur, il y a trois masques : Salvador Dalí, Marcel Duchamp et André Breton. Pourquoi cette trinité ?

Dalí m’a toujours intéressé en tant que personnage, y compris dans ses interventions à la télévision ou dans les publicités. Il est l’incarnation du surréalisme pour un public large. Dans l’installation, ce qui comptait, c’était d’avoir trois incarnations du surréalisme. Duchamp est pour moi beaucoup plus surréaliste que dada.

Vous parlez du public large, mais quand vous présentez une photo de Staline avec « Che » écrit en dessous, vous évoquez des débats d’une époque lointaine qui ne parlent pas forcément à tous ?

J’ai forcément été traversé par la question de l’engagement et celle de la croyance, au sens religieux du terme. J’y reviens de biais. Comprends qui peut !

« Arnaud Labelle-Rojoux - Voyez-vous ça ! », jusqu’au 12 avril 2026, MAC VAL, Place de la Libération, 94400 Vitry-sur-Seine

EntretienExpositionsArnaud Labelle-RojouxMAC VAL – Musée d’Art contemporain du Val-de-MarneCentre PompidouNicolas SurlapierreFrédéric PaulSalvador DalíMarcel DuchampAndré Breton
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