Chaque occurrence de cette Biennale généraliste met en lumière le patrimoine culturel et la scène artistique de son hôte, en étroite collaboration avec les institutions et acteurs de celui-ci. À l’origine, Europalia a été créé afin de présenter l’art des pays européens dans la capitale de l’Europe, Bruxelles. Sa première édition, en 1969, célébrait l’Italie. La France a été la quatrième nation invitée en 1975, et l’Espagne la précédemment été en 1985, lors d’un mémorable festival. En 1989, le Japon est le premier État non européen à y prendre part, en suivront d’autres, nombreux. Après l’éclatement de l’Union soviétique et de la Yougoslavie, la Biennale s’ouvrira aux pays récemment intégrés à l’Union européenne. Europalia est ainsi étroitement lié à l’histoire de cette dernière et s’inscrit dans le champ de la diplomatie culturelle.
Toutes les disciplines artistiques sont conviées à ce vaste rendez-vous qui essaime largement à travers la Belgique : musiques plurielles, danses, performances, théâtre, littérature, cinéma et bien entendu expositions et installations sont au menu de cette édition anniversaire. Laquelle est marquée par la figure de Francisco de Goya (1746-1828) et le parallèle établi entre son siècle et le nôtre (« Luz y sombra. Goya et le réalisme espagnol », du 8 octobre 2025 au 11 janvier 2026, Bozar – Palais des Beaux-Art, Bruxelles). Selon les organisateurs, le peintre « vécut à une période de crise, de transformations et de changements de paradigmes, avec toutes les incertitudes et les opportunités que cela impliquait ; une époque qui fait penser à la nôtre ». « Outre ses impressionnants portraits, poursuivent-ils, son œuvre se caractérise par des images percutantes et critiques qu’il réalisa de sa propre initiative pour dénoncer les conflits et les injustices de son temps. » Par le biais de références historiques et de manifestations artistiques contemporaines, il s’agit de répondre à cette question : quels sont actuellement nos Caprices, nos Folies et nos Désastres de la guerre que l’artiste fustigeait à son époque ? Parmi la quinzaine d’expositions au programme, deux se focalisent plus particulièrement sur cette problématique.
Le pouvoir des images
La première, à Gand, « Resistance. The Power of the Image » (du 29 novembre 2025au 8 mars 2026, SMAK, Jan-Hoetplein), montre que, à travers le prisme de l’histoire du pays – de l’avènement de la IIe République (1931-1939) à la guerre d’Espagne qui l’a renversée (dont le tableau Guernica peint par Pablo Picasso pour le Pavillon espagnol de l’Exposition universelle de Paris de 1937 est emblématique) –, les artistes ibériques possèdent une longue tradition de résistance. Rassemblant une vingtaine d’entre eux, cette exposition témoigne de la perpétuation de cette tradition et du rôle que l’art peut jouer face aux défis démocratiques d’hier comme d’aujourd’hui. Elle se concentre sur deux décennies en particulier.
Les années 1970 correspondent à la période de l’ultime opposition à la dictature de Francisco Franco (décédé en 1975), lorsque l’art s’est manifesté en tant qu’instrument politique, dans le sillage de l’action menée par Josep Renau, peintre, agitateur politique, historien d’art et commissaire du Pavillon espagnol de 1937, à travers ses photomontages féroces réalisés en 1934. C’est aussi de collages, ici encapsulés dans des structures en plastique monumentales, qu’il est question avec l’artiste de l’avant-garde espagnole Darío Villalba, dont le travail est redécouvert peu à peu.
La seconde décennie, 2015-2025, est marquée par une nouvelle vague de protestations, symbolisée par le mouvement des « Indignados », lequel s’est levé en réaction aux crises bancaires et immobilières ayant secoué le pays. Installations (Carlos Aires, Alán Carrasco), sculptures (Xavier Arenós, Fernando Sánchez Castillo), photographies (Lúa Coderch), vidéo (Ana García-Pineda, Avelino Sala) témoignent de la diversité des supports utilisés, auxquels s’ajoute un programme de projection conséquent.
Selon les deux commissaires, l’Espagnole Marta Ramos-Yzquierdo et le Belge Sam Steverlynck, « cette exposition vise à encourager une réflexion critique sur le passé à travers les images », car « il est nécessaire de s’interroger sur ce que dissimule une image, quels régimes du visuel (véracité, mensonge, simulacre) elle évoque et à quelle fin ». « Les créations de ces artistes espagnols engagés constituent des réflexions sur les modes de vie et la violence qui ont été générés et qui influencent nos rapports sociaux. Ce sont là des préoccupations qui peuvent être partagées avec tous les Européens », rappellent-ils.

Vue de l’exposition « Cristina Garrido. The White Cube is Never Empty », MACS – musée des Arts contemporains Grand-Hornu.
© Cristina Garrido. Photo Isabelle Arthuis
Cristina Garrido
La première monographie de l’artiste espagnole Cristina Garrido dans un musée belge, « The White Cube is Never Empty » (du 4 décembre 2025 au
10 mai 2026, MACS – musée des Arts contemporains Grand-Hornu) traite des différentes manières dont l’art est défini institutionnellement et ressenti culturellement, mais aussi numériquement, au travers des réseaux sociaux notamment, lesquels influencent la façon de l’appréhender. Il s’agit, dit-elle, de « révéler comment la “vie sociale” d’une œuvre se prolonge et évolue selon les mœurs et les usages dans l’espace numérique ».
Tout y est question de points de vue, au sens propre comme au figuré. L’idéal serait alors de commencer la visite à rebours, en parcourant l’installation spécifiquement conçue par, pour et dans une des salles du musée des Arts contemporains du Grand-Hornu (MACS) : Déjà-vu. Salle Pont, MACS, Grand-Hornu (2002-2025). Pour celle-ci, Cristina Garrido a travaillé sur les archives de huit reportages d’installations d’exposition dont elle a sélectionné une vue ou deux. Elle les a ensuite distordues par anamorphose avant de les replacer à l’endroit exact où ces œuvres se trouvaient. Elle interroge ainsi tant la mémoire des lieux que celle des commissaires des expositions concernées ou encore celle des visiteurs qui y sont passés. Que surgit-il alors ? Les traces d’un souvenir qui s’évapore avec le temps ? La recomposition d’un récit fictif sur la base d’un fragment ? Les questions restent ouvertes dans le vide spatial béant de cette salle. L’œuvre de l’artiste espagnole s’immisce dans les interstices de l’histoire de l’art qu’elle prend plaisir à explorer là où on ne l’attend pas – tel l’engagement d’un copiste chargé de peindre en direct des vues de sa propre exposition, en une performance silencieuse –, quitte à parfois tordre quelque peu la réalité de l’histoire pour défendre un point de vue personnel.
-
Europalia España, du 8 octobre 2025 au 1er février 2026, Bruxelles, europalia.eu




