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Critique

À Paris, la révolution chinoise d'Henri Cartier-Bresson

La Fondation Henri Cartier-Bresson, à Paris, présente une partie du reportage réalisé par le Français dans l’empire du Milieu avant l’instauration du régime communiste, acmé de sa carrière de photoreporter.

Natacha Wolinski
24 janvier 2020
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À l’heure où la Chine s’apprête à devenir la première puissance économique du monde, il est passionnant de faire un retour sur l’histoire et de revisiter ce que furent les années inaugurales de cet empire du Milieu aux visées hégémoniques. À cet égard, Henri Cartier-Bresson est un guide précieux. Le photographe a fait deux séjours en Chine. Le premier naît d’une commande, par le magazine américain Life, d’un reportage sur les « derniers jours de Pékin » avant l’arrivée des troupes maoïstes. Venu pour deux semaines, le photographe restera dix mois, de décembre 1948 à septembre 1949, documentant la période de la chute du Kuomintang et de l’instauration du régime communiste.

Henri Cartier-Bresson, Tôt le matin, dans la Cité interdite, dix mille nouvelles recrues sont rassemblées pour former un régiment nationaliste. Pékin, décembre 1948. © Fondation Henri Cartier-Bresson / Magnum Photos

L’autre séjour – de quatre mois – est effectué dix ans après. De juin à octobre 1958, le photographe français explore un pays nouveau, placé sous le signe du « Grand Bond en avant » de Mao Zedong. Pour la première fois, la Fondation Henri Cartier-Bresson, à Paris, consacre l’intégralité de ses espaces au maître tutélaire des lieux, réunissant plus de 150 tirages originaux ainsi que de nombreux documents d’archives. « Il y a trois ans, lorsque je me suis plongé dans les archives, j’ai découvert une documentation exceptionnelle : les consignes très précises du magazine Life, les lettres de Cartier-Bresson adressées à sa famille, ses notices tapuscrites envoyées à Magnum pour aider à la rédaction des légendes de ses photos. Il est rare de disposer d’autant d’éléments dans le monde du photojournalisme,confie Michel Frizot, commissaire de l’exposition avec Ying-Lung Su. Cette documentation, ainsi que la richesse du fonds photographique, m’ont permis de comprendre comment, après ce travail de 1948-1949 en Chine, Cartier-Bresson est devenu une référence majeure du photojournalisme. »

Henri Cartier-Bresson, Construction de la piscine de l’Université de Pékin par les étudiants, juin 1958. © Fondation Henri Cartier-Bresson / Magnum Photos

Fondée sur un parcours chronologique, l’exposition associe des images célèbres, comme celle du « Gold Rush » à Shanghai, où l’on voit des foules se bousculer devant les banques pour acheter de l’or, et d’autres clichés inédits. À la fois sobre et foisonnante, elle révèle surtout que l’instauration d’un nouvel ordre en Chine correspond, dans la carrière de Cartier-Bresson, à un renouveau dans sa propre pratique photographique. Lorsqu’il se rend en Chine, le photographe a 40 ans. Malgré sa notoriété artistique après son exposition au MoMA de New York en 1947, il n’est pas à cette époque considéré comme un photoreporter. Son ami Robert Capa, avec qui il a fondé depuis peu l’agence Magnum Photos, est le premier à lui enjoindre d’oublier ses manières de « petit photographe surréaliste » et de professionnaliser son regard. Le séjour de 1948-1949 en Chine est donc son premier reportage, sa première « story » si l’on considère la requête de Life, qui souhaite un sujet complet sur une Chine séculaire en train de basculer vers un nouvel ordre. Ce qui frappe, c’est la façon dont Cartier-Bresson détourne en partie l’esprit de la commande et conserve sa légendaire liberté d’action.

Henri Cartier-Bresson, Gold Rush. En fin de journée, bousculades devant une banque pour acheter de l’or. Derniers jours du Kuomintang, Shanghai, 23 décembre 1948. © Fondation Henri Cartier-Bresson / Magnum Photos

« Il ne cherche pas à faire une « picture story ». Il continue de travailler « photo par photo ». Sa méthode est celle de la multiplication des images « significatives ». À charge pour Magnum de constituer des « stories » à partir des rouleaux de pellicules qu’il envoie. Lui ne voit jamais ses images. C’est le personnel de Magnum qui constitue des ensembles après coup », précise Michel Frizot. Et la recette marche. Car s’il traque les scènes du quotidien qui en disent long sur la détresse ou la brutalité des temps qu’il traverse – une distribution de riz pour enfants malnutris, des liasses de billets suspendues à un guidon de vélo, une parade contre la spéculation, une autre contre l’inflation, le pillage d’une manufacture de coton, des femmes et des hommes fouillant dans un dépôt d’ordures –, il garde cette capacité à toujours faire un pas de côté et composer des images d’une poésie ou d’un humour sauvages. Comme ce cliché, pris dans un cirque, d’un public de soldats maoïstes fasciné par un paon, qui pourrait bien constituer l’allégorie d’une Chine prête à adouber quiconque faisant la roue. Sur les 5 000 prises de vue qu’il a faites en 1948-1949, Henri Cartier-Bresson validera, bien des années plus tard, 500 photographies. « 10 % de réussite en photojournalisme, c’est énorme. Ce reportage est son premier et il marque d’emblée l’apogée de sa carrière de reporter, même s’il en a réalisé d’autres marquants ensuite à Cuba ou à Moscou, observe Michel Frizot. Jamais il n’a atteint ce degré d’acuité dans la composition comme dans la façon de montrer l’état d’une société, dans sa dimension sociale, politique ou culturelle ».

« Henri Cartier-Bresson, Chine 1948-49/58 », jusqu’au 2 février, Fondation Henri Cartier-Bresson, 79, rue des Archives, 75004 Paris.

Catalogue : Henri Cartier-Bresson, Chine 1948-49/58, par Michel Frizot et Ying-Lung Su, éd. Delpire, 288 p., 65 euros.

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Propos recueillis par Zoé Isle de Beauchaine