Il est difficile de ne pas la voir tant sa forme élancée de fusée et sa position surplombante sur les rives du fleuve Bouregreg, entre Rabat et Salé, la rendent désormais incontournable dans le paysage. La tour Mohammed-VI, dont la construction s’est étalée sur huit ans, a été financée par le banquier Othman Benjelloun, qui s’est souvenu d’un voyage effectué en 1969, à l’invitation de la NASA, pour assister à une simulation d’un vol d’Apollo 12 en direction de la Lune. La décoration et l’architecture d’intérieur de la tour ont été confiées à l’agence de Pierre-Yves Rochon, PYR Design, laquelle a œuvré à des réalisations reconnues telles que l’hôtel Four Seasons George V, à Paris, ou le palace Waldorf Astoria de New York. D’une superficie de 102 800 m2 comprenant hôtel, résidences, bureaux, restaurants et espaces d’exposition, le bâtiment abrite plus de 7 000 œuvres d’art et objets décoratifs créés par 143 artistes et artisans tant locaux qu’internationaux.
« Cette tour incarne la modernité mais aussi l’héritage, nous dit Pierre-Yves Rochon. J’ai choisi comme lien entre le passé et le présent la culture et l’architecture des années 1930 qui font partie intégrante de Rabat.» De fait, quel que soit l’emplacement où l’on se trouve dans l’édifice, de l’un des cinquante-cinq étages au sommet permettant, tel un observatoire, d’embrasser une vue à 360 degrés sur les villes de Rabat et de Salé, ainsi que sur leurs
principaux monuments (site archéologique de Chellah, Kasbah des Oudayas, médina de Salé), prédominent des sinuosités dictées par l’architecture des lieux. « Ce sont les volumes qui m’ont inspiré, précise Pierre-Yves Rochon, ce mélange de colonnes, d’arrondis et de joints creux » qui rappellent souvent le style « paquebot », ou Streamline Moderne, emblématique de l’Art déco. « Aucun angle n’est visible, les murs sont courbes, les portes deviennent des arches, chaque ligne est fluide » , ajoute le décorateur.

Porte monumentale royale et lobby de la tour Mohammed-VI, à Salé. Photo Lucas Soubigou-Marie
DES PROCÉDÉS ARTISANAUX…
Mais c’est la rencontre entre cette architecture des années 1930 et les savoir-faire des maâlems (maîtres-artisans et maîtresses-artisanes marocains) qui constitue sans nul doute le point d’orgue de l’ensemble. Dès le hall d’entrée, les techniques traditionnelles du gebs (enduit sculpté) ou de la ferronnerie ciselée donnent forme à des ouvrages imposants : ainsi des frises calligraphiques créées en hommage au géographe du XIIe siècle Al Idrissi – connu pour avoir dessiné, à la demande du roi normand Roger II de Sicile, les premières cartes géographiques sur lesquelles le sud était situé au sommet – ou de la porte monumentale Nord finement travaillée, au pied d’une marqueterie de marbre déclinée dans les principaux espaces de la tour. Les arts du zellige, du tapis, de la broderie aux motifs géométriques vernaculaires ou figuratifs de tradition amazighe, du moucharabieh ou de la sculpture sur bois sont magnifiés par Pierre-Yves Rochon, qui fait appel à des palettes d’ivoire, de céladon, de bleu ciel ou de framboise inusitées dans le bâti traditionnel marocain. « Tout lieu, tel qu’il est, doit être anobli, précise l’architecte d’intérieur. Dans les constructions actuelles, tout est souvent uniformisé. Les bien-pensants de la créativité dans l’art devraient comprendre que l’on ne peut renier les époques qui ont été contemporaines à un moment donné. Le zellige en son temps a été un acte d’inventivité avant de devenir classique. C’est la raison pour laquelle je préfère parler d’héritage. »

Entrée de l’hôtel Waldorf Astoria de Salé. Photo Sergio Grazia
… À LA TOUCHE CONTEMPORAINE
Des œuvres de créateurs de tous horizons jalonnent les différents espaces du bâtiment. Dans le hall, deux sculptures d’arbres en laiton et bronze de Diego Brelière, réalisées au Maroc dans les ateliers Jojma, apportent une pointe de contemporanéité à une cour intérieure rappelant les riads traditionnels. La salle de bal comporte un bas-relief en plâtre d’Henriette Arcelin évoquant l’esthétique Art déco. Des créations d’artistes et sculpteurs marocains (Yasmina Alaoui, Omar Mahfoudi, Fatime Zahra Morjani ou encore Jamil Bennani) sont disséminées à tous les étages. Un motif, l’envol de cigognes emblématique du Bouregreg, revient régulièrement. Il se retrouve sur une toile de l’Atelier l’étoile comme sur un dessin sur grille d’Achraf Touloub, lointain écho d’œuvres à la mine de plomb ou à la gouache conçues en son temps par le peintre Jilali Gharbaoui (1930-1971), lequel avait établi un atelier provisoire au cœur de la nécropole mérinide de Chellah.



