Dès le début de sa carrière, l’artiste Younès Rahmoun, originaire de Tétouan, au Maroc, a collaboré avec les différents lieux d’art de la capitale Rabat : de L’appartement 22 au Cube – independent art room, où il s’implique dans la création du Collectif 212. La rencontre avec Yasmina Naji, éditrice et fonda- trice de l’espace indépendant Kulte, se fait dès l’ouverture de la galerie en 2013. Il participe à l’une de ses premières expositions collectives, « Public Space », dans les locaux sis alors à deux pas du musée Mohammed VI d’Art moderne et contemporain, et à l’une de ses dernières, en 2021, avant leur fermeture l’année suivante – « Que reste-t-il de nos amours ? », une présentation de multiples en hommage à la libération de la Palestine.
Renommée Kulte – Center for Contemporary Art & Editions, la structure s’installera dans l’ancien consulat d’Angleterre situé aux portes de la médina, face à la ville de Salé. Mis à disposition par le ministère de la Culture, ce bâtiment de 1 200 m2 construit au XVIIIe siècle sera entièrement rénové par Kulte. Il comportera une librairie, deux salles d’exposition et un espace consacré à la formation continue aux métiers du livre. À terme, Yasmina Naji entend labelliser le statut juridique de centre d’art, inexistant au Maroc. « Depuis sa création, Kulte est un genre inédit de plateforme culturelle dédiée à l’art contemporain, explique sa directrice. Ni galerie commerciale ni association, lieu sans structure juridique, celui-ci a dû se penser et se construire selon ses propres aspirations, fortement inspirées du modèle du centre d’art contemporain. Ce qui m’a toujours préoccupée était de bâtir quelque chose de pérenne et de qualitatif .»
La nécessaire reconnaissance officielle
L’époque a changé. Aux espaces d’art indépendants, alternatifs et confidentiels, apparus dans les années 2000 ont succédé des lieux souhaitant s’institutionnaliser. En une dizaine d’années, Kulte a su asseoir sa place au Maroc à travers la création d’un studio de risographie, l’organisation d’expositions remarquées (de M’ barek Bouhchichi à Zineb Sedira en passant par Abdelkader Benchamma) ainsi que la publication de livres d’art et d’essais. Le choix d’accueillir Younès Rahmoun dans ses nouveaux locaux se veut un manifeste. Davantage reconnu à l’international que dans son propre pays, l’artiste incarne, selon Yasmina Naji, les valeurs d’inclusion et de solidarité qui l’animent. « Younès et moi nous connaissons depuis longtemps, dit-elle. J’aime autant son art, sa personnalité que le lien intime qu’il entretient avec la médina de Tétouan. Inaugurer le nouvel espace de Kulte avec une grande exposition de ses pièces s’est très vite imposé comme une évidence. » « Younès Rahmoun, dont l’œuvre est particulièrement inclusive, mérite d’être découvert par un large public marocain », affirme-t-elle.
En témoigne le catalogue Younès Rahmoun. Ici maintenant publié en 2024 par Zamân Books, en collaboration avec les trois institutions partenaires des expositions de l’artiste : la Kunsthalle Mulhouse, Kulte Editions et le Smith College Museum of Art (SCMA), à Northampton (Massachusetts, États-Unis). En effet, en 2024, la Kunsthalle de Mulhouse accueillait « Darra-Zahra-Jabal », sous la direction de Sandrine Wymann, puis, en 2024-2025, le SCMA organisait « Here, Now », sous la houlette d’Emma Chubb. Cette itinérance se clôt donc à Rabat. « Si l’on établit un lien entre ces trois propositions, reconnaît humblement Younès Rahmoun, il s’agit d’une rétrospective disséminée sur trois continents. »

Vue du nouvel espace de Kulte – Center for Contemporary Art & Editions dans une bâtisse du XVIIIe siècle, à Rabat.
Courtesy de Kulte – Center for Contemporary Art & Editions
Du particulier à l'universel
Le titre de ce troisième volet, « Ghorfa-Jabal-Kawn », fait écho à des motifs emblématiques de la recherche de Younès Rahmoun, lequel a toujours voulu relier le local à l’univers, le microcosme au macrocosme, le particulier au cosmique. « Ghorfa » se réfère à la chambre familiale que ce dernier avait transformée en atelier ouvert sur le monde, au début de sa carrière, donnant naissance en vingt ans à de nombreuses installations. L’exposition au Kulte Center en montrera un prototype inédit. « Jabal », désignant les montagnes, renvoie à l’ancrage de l’artiste dans sa ville de Tétouan et la région du Rif d’où sa mère est originaire. « Je suis de quelque part, de cette géographie, du nord du Maroc, d’un quartier populaire un peu marginalisé », revendique Younès Rahmoun, lequel a toujours abordé dans son travail les notions d’enracinement et de migration, avec notamment le déplacement de pierres en provenance de Beni Boufrah, le village natal de sa mère. « Kawn » se rapporte à l’univers cosmique que l’artiste évoque de manière métonymique, à travers la lumière, la symbolique des couleurs et des chiffres qui témoignent là encore d’un ancrage spirituel fort.
-
« Younès Rahmoun. Ghorfa-Jabal- Kawn », du 20 janvier à avril 2026, Kulte – Center for Contemporary Art & Editions, 281, avenue Mohammed-V, 10000 Rabat, artkulte.com

