Chaque automne, Paris devient le centre de l’attention : les foires et événements mettent à l’honneur le dynamisme de la scène artistique parisienne. Mais derrière les œuvres circule aussi une histoire : celle des artistes qui ont fait de Paris un lieu de création, de travail, de rencontre ou de refuge. Si la capitale demeure aujourd’hui une place importante du marché de l’art, elle le doit également à cette capacité à accueillir, depuis toujours, ces hommes et ces femmes venus de tous horizons.
La constitution progressive d’un ensemble permet de suivre la cohérence d’une recherche artistique, ses variations autant que ses déplacements.
L’histoire des circulations, champ de l’histoire de l’art à part entière, se lit aussi dans les récentes acquisitions de la bibliothèque de l’Institut national d’histoire de l’art (INHA), attentive aux artistes étrangers venus travailler en France. L’Atelier 17 en donne une bonne illustration. Fondé à Paris en 1927 par Stanley William Hayter, il fut un laboratoire, un lieu d’expérimentation et de rencontres où se croisèrent des artistes en provenance d’Europe, des États-Unis et d’ailleurs. Ils y ont partagé des savoir-faire, éprouvé de nouvelles techniques et noué des liens qui ont débordé l’estampe. L’histoire de l’atelier est celle d’un art qui se joue des frontières.
Le Franco-Chilien Enrique Zañartu fait la connaissance de Stanley William Hayter à New York avant de prendre part à la réouverture parisienne de l’Atelier 17 dont il devient codirecteur. Avec Édouard Glissant, Michel Butor, Pablo Neruda et Octavio Paz, il est au cœur d’échanges où les arts visuels croisent la littérature et où Paris devient un point de passage entre plusieurs mondes. Le fonds Zañartu, acquis depuis peu par l’INHA, permet d’en suivre les ramifications. Estampes, matrices, dessins, états préparatoires, livres illustrés et archives documentent son travail et ses réseaux.
Cette histoire des circulations se lit également à travers d’autres parcours d’artistes. L’acquisition récente d’un fonds important de l’Américaine Gail Singer nous conduit quant à lui au plus près du geste. Près de soixante estampes, complétées par près de quarante œuvres d’autres artistes de l’Atelier 17, rejoignent les collections de la bibliothèque de l’INHA. Les épreuves d’essai, les variations d’état et les feuilles annotées sont ici particulièrement précieuses : elles donnent accès aux choix de l’artiste, à ses recherches de couleur, à ses corrections. Elles permettent d’appréhender non seulement ce qui a été pro-duit, mais aussi comment cela l’a été. Pour un chercheur, cet apport est essentiel.
Au-delà du geste, les fonds dédiés à l’Atelier 17 donnent à voir les chemins singuliers que peuvent prendre les pratiques artistiques. Avec Takesada Matsutani, c’est encore une autre trajectoire qui apparaît. Né à Osaka, membre du groupe Gutai, installé à Paris en 1966, l’artiste poursuit avec l’Atelier 17 une recherche expérimentale sur l’estampe. Sa troisième donation, reçue en 2025, comporte 108 estampes et quatre portfolios, venant compléter celles de 2020 et 2024. L’INHA conserve ainsi plus de la moitié de son œuvre imprimée. La constitution progressive de cet ensemble permet de suivre, sur plusieurs décennies, la cohérence d’une rechercheartistique,sesvariationsautantque ses déplacements.
REGARDER ENTRE LES ŒUVRES
C’est là que se joue quelque chose de très singulier dans le travail d’acquisition d’une bibliothèque de recherche. Acquérir ne signifie pas uniquement enrichir une collection : il s’agit de réunir sufisamment d’éléments pour qu’une histoire devienne lisible et puisse s’écrire. Une estampe prend un autre sens lorsqu’on peut la confronter à sa matrice, à une épreuve préparatoire, à une correspondance ou aux œuvres de ceux avec lesquels son auteur a travaillé.
À l’INHA, nous ne cherchons pas seulement à rassembler des œuvres remarquables, nous voulons constituer des ensembles qui permettent de poser de nouvelles questions, de faire dialoguer les sources et de rendre visibles des trajectoires, des réseaux et des pratiques qui resteraient autrement fragmentaires. C’est dans cette mise en relation que les collections deviennent un outil pour la recherche et l’écriture de l’histoire de l’art.
À l’heure où les foires rendent si visible la mobilité des œuvres, il est utile de se souvenir que cette circulation est aussi celle des artistes, des techniques, des idées et des formes. Les acquisitions de l’INHA permettent d’en retrouver les traces, de les mettre en relation et de faire émerger des histoires qui ne se lisent pas dans les œuvres prises isolément. C’est là toute la spécificité d’une bibliothèque d’histoire de l’art : constituer, par ses acquisitions, les matériaux nécessaires aux chercheurs pour écrire de nouvelles histoires de l’art.



