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Reportage

À Genève, le palais des livres ouvre un nouveau chapitre

Après trois ans de rénovation, la Fondation Martin Bodmer, agrandie, rouvre ses portes à Cologny, dans le canton de Genève. L’écrin abritant l’une des plus prestigieuses collections bibliophiles au monde verra son directeur Jacques Berchtold partir à la retraite à la fin 2026.

Emmanuel Grandjean
6 octobre 2026
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Jacques Berchtold. © Fondation Martin Bodmer

Jacques Berchtold. © Fondation Martin Bodmer

Nichée sur les hauteurs de Cologny, la Fondation Martin Bodmer est sans aucun doute le joyau de ce quartier très chic de Genève. Inscrite au registre Mémoire du monde de l’Unesco depuis 2015, elle conserve quelque 150 000 œuvres littéraires parmi les plus rares, de l’Antiquité à nos jours. Constituée par Martin Bodmer en 1951, cette collection inestimable a longtemps été réservée à la seule consultation des chercheurs. En 2003, le conseil de la Fondation décidait de l’ouvrir au public grâce à un musée enterré dessiné par Mario Botta. « Celui-ci avait commandé des vitrines qui étaient des objets d’orfèvrerie. Il voulait donner l’impression que les livres aspiraient à s’envoler, qu’ils étaient comme des chenilles se transformant en papillon », rapporte Jacques Berchtold, spécialiste de Jean-Jacques Rousseau et de la littérature du XVIIIe siècle, et directeur de l’institution depuis 2014, – un poste qu’il quittera à la fin de l’année.

À l’origine, la collection s’articule autour de cinq piliers : Homère, la Bible, Dante Alighieri, William Shakespeare et Johann Wolfgang von Goethe chez qui Martin Bodmer emprunta l’idée de la Weltliteratur, la littérature universelle – ou comment les mots peuvent apporter la paix dans le monde. Un pacifisme que le bibliophile portait chevillé au corps, lui qui fut vice-président du Comité international de la Croix-Rouge de 1947 à 1964. « Pour autant, il ne s’agissait que d’une axiologie, une manière de structurer sa collection, explique Jacques Berchtold. Les Français sont souvent étonnés de ne pas voir d’auteurs hexagonaux parmi ces figures tutélaires. Martin Bodmer leur répondait par une pirouette, arguant du fait qu’ils étaient trop nombreux pour en choisir un seul. »

Les écrivains et poètes français sont bien entendu présents dans la collection, tout comme des ouvrages de médecine, des livres des morts égyptiens, l’édition originale de Winnie l’Ourson, mais aussi des partitions musicales et deux des huit derniers exemplaires connus des Lusiades de Luís de Camões, le grand chef-d’œuvre épique de la littérature portugaise publié en 1572. « Une adaptation de l’Odyssée d’Homère, des voyages d’Énée dans l’Énéide de Virgile, mais également un hommage à l’explorateur Vasco de Gama, énumère Jacques Berchtold. Le président du Portugal Marcelo Rebelo de Sousa était abasourdi de voir ces ouvrages rarissimes en notre possession, tous les autres se trouvant au Portugal. »

« Car la Fondation, par les trésors de l’humanité qu’elle conserve, est aussi un outil protocolaire. Le Canton fait régulièrement appel à nous lorsque des chefs d’État viennent en visite à Genève », poursuit le directeur qui aurait dû prendre sa retraite en 2025, à 65 ans : « J’ai tenu à ce que les travaux que j’ai engagés soient terminés avant de partir. » Le chantier devait durer un an et demi. Il en aura fallu trois avant la réouverture complète de la Fondation, le 18 septembre 2026. « Nous avons profité de ce temps pour reprendre entièrement notre inventaire et imaginer des expositions hors les murs, comme “Du rêve à l’envol” [visible jusqu’au 31 octobre] sur la terrasse panoramique de l’aéroport de Genève. »

Inscrite au registre Mémoire du monde de l’Unesco depuis 2015, la Fondation Martin Bodmer conserve quelque 150 000 œuvres littéraires parmi les plus rares, de l’Antiquité à nos jours.

Construit en 1951 dans un style néoclassique et revisité en 2003 avec le mausolée contemporain de Mario Botta, cet outil de prestige avait en effet besoin d’être rénové et adapté aux nouvelles conditions muséographiques, notamment en matière de sécurité, d’équipements – les vitrines voulues par Mario Botta étaient splendides, mais impossibles à manipuler –, de confort pour le personnel, d’économie d’énergie et d’inclusivité pour mieux accueillir le public malvoyant et les personnes atteintes de troubles mentaux. « La signalétique a également été repensée pour être plus claire, l’accès aux œuvres plus accessible pour le public non spécialiste, avec des cartels disponibles par QR Code, et un audioguide traduit en dix langues, détaille Jacques Berchtold, qui a bénéficié du soutien de la Fondation Hans Wilsdorf et de la Loterie romande pour démarrer ces travaux. Les 12 millions et demi de francs suisses [près de 13 millions d’euros] qu’ils ont coûtés ont pu être rassemblés sans avoir besoin de vendre nos pépites. » Par le passé, la Fondation avait dû en effet se séparer d’un dessin de Michel-Ange pour financer la construction de son musée. « Nous avons eu l’autorisation de ne faire de concours ni pour les rénovations ni pour l’extension, reprend-il. Le terrain et le projet étant techniquement très spécifiques, il valait mieux faire appel à l’équipe qui avait travaillé avec Mario Botta entre 1999 et 2003 pour mener à bien ces travaux. » En l’occurrence Archilab, le bureau de l’architecte Gabriele M. Rossi qui a piloté ce chantier hautement complexe, lequel compte notamment 4 kilomètres linéaires de rayonnages de Compactus enfouis dans le sol et une extension aussi vaste que le musée, également construite, de manière invisible, sous le parc de celui-ci. « Elle pallie le fait que nous manquions de salles dignes de ce nom pour accueillir les chercheurs ainsi que notre atelier de restauration, le meilleur de Suisse romande », rappelle le directeur sur le départ.

C’est Marc Adam Kolakowski, actuel responsable de la Bibliothèque nationale du Luxembourg, qui lui succédera. « Il a travaillé plusieurs fois pour la Fondation Martin Bodmer en tant que collaborateur scientifique, indique Jacques Berchtold, par exemple, lorsque la Société Stefan Zweig, basée à Vienne, se demandait dans quelles conditions Martin Bodmer avait acquis une grande partie de la collection des manuscrits autographes de l’écrivain autrichien, alors que ce dernier, se préparant à quitter l’Europe, cherchait à s’en séparer et à la soustraire de la destruction nazie. Il a retrouvé des lettres dans lesquelles Stefan Zweig se félicitait de voir son ensemble aller chez un collectionneur suisse, plutôt qu’autrichien ou allemand. » Puis de conclure : « Marc Adam Kolakowski connaît très bien ces questions de provenance auxquelles nous nous sommes intéressés peut-être trop lentement. Le Grand-Duché du Luxembourg l’avait ainsi chargé d’étudier les origines des ouvrages en sa possession et, si nécessaire, d’opérer des restitutions. Il arrive à la Fondation Martin Bodmer avec ce savoir-faire, qui est un plus indéniable. »

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