Comme tout le monde, Christian Lacroix a commencé à dessiner à la maternelle, sauf que, contrairement à d’autres, lui n’a jamais arrêté. « Ma mère m’inscrivait aux concours de dessin de la mairie, se remémore l’Arlésien. Je prenais un temps fou pour réaliser mon croquis. Mais côté coloriage, c’était une catastrophe. Je n’ai jamais gagné. Je tiens aujourd’hui ma vengeance ! » Son ironique revanche prend la forme d’une exposition de ses « dessins, gribouillages et graffitis » (le titre est de lui) au musée Réattu, dans la ville camarguaise.
Né le 16 mai 1951, dans le quartier Trinquetaille, d’un père ingénieur, qui consacrait ses loisirs à la tauromachie et au dessin, et d’une mère issue d’une modeste famille d’épiciers, Christian Lacroix rassemble sur les cimaises du musée des Beaux-Arts une vie d’esquisses, de gouaches et de crayonnés virtuoses. Une sorte de chaos organisé qui révèle à la fois son parcours et ses passions. Le Provençal présente aussi, dans le cadre des Rencontres d’Arles, un aperçu de sa collection de photographies. On a donc accès tant à la main qu’à l’œil du créateur.
« Dessiner au service d’un projet »
Tout commence dans les années 1960, quand le petit Christian reproduit dans des carnets, avec un soin documentaire, les habits que les gens portent dans la rue. Une façon de figer le temps. « Je n’aimais que le passé. Dès l’âge de 10 ans, je dépensais tout mon argent de poche aux puces chez les bouquinistes en vieux magazines, vieilles photographies, vieux albums de familles anonymes. » Sa bible : une Histoire du costume de 1956 de Henny Harald Hansen. Un jour, il découvre dans le grenier de sa grand-mère maternelle le Graal : des volumes reliés datant du XIXe siècle du journal La Mode illustrée. « J’étais fasciné. Nous étions en 1960, c’était magique de voir des silhouettes remontant à un siècle. Au même moment, j’ai regardé Le Guépard [1963] de Luchino Visconti. La scène du bal correspondait exactement à ce qu’il y avait dans mes bouquins. J’ai compris que je voulais devenir costumier. »
En 1969, Christian Lacroix entreprend des études d’histoire de l’art à la faculté des lettres de Montpellier puis, à Paris, s’inscrit à la Sorbonne et à l’École du Louvre. Arrivé dans la capitale, le jeune homme féru de tauromachie s’abonne au poulailler de l’Opéra. « Quand je n’avais pas aimé le spectacle, je le redessinais, juste pour moi. J’ai refait ainsi toute la production de La Bohème [de Giacomo Puccini]. Bien plus tard, j’ai eu l’opportunité de travailler sur cet opéra avec Éric Ruf de la Comédie-Française. »
Les dessins exposés au musée Réattu ont été prêtés par une jeune association : Archives et patrimoine de Monsieur Christian Lacroix. Elle est présidée par son grand ami Éric Ruf, acteur, metteur en scène et scénographe, administrateur général de la Comédie-Française de 2014 à 2025, avec lequel il a beaucoup collaboré en compagnie de Denis Podalydès. L’association conserve ses dessins d’enfant, ses croquis pour la mode, pour le théâtre, ses illustrations de livres et de magazines, etc. Implantée à Arles, elle a vocation à permettre à des chercheurs de se pencher sur ce riche corpus qui ne cesse de s’étoffer. Il faut savoir que Christian Lacroix est toujours entre deux projets. « J’adore commencer mais déteste finir. C’est la fameuse phrase d’Eugène Delacroix : “Il n’y a que les fous ou les impuissants qui se tourmentent pour l’impossible. L’homme supérieur sait s’arrêter : il sait qu’il a fait ce qu’il est possible de faire.” Moi, je sais que je suis très mauvais parce que je ne sais pas m’arrêter. Les ateliers m’appelaient “Monsieur Plus” », s’amuse-t-il.

Christian Lacroix, Croquis de mode, 2000, encre et feutre sur papier. © Monsieur Christian Lacroix
Loin du monde de la haute couture, qu’il a quitté en 2009, Christian Lacroix vit maintenant à Arles à 90 % du temps. L’homme est loquace, très agréable. Il dessine en musique, télévision allumée. Lui se dit paresseux. On a du mal à le croire. Sa main va aussi vite que sa pensée pour contenter sa pulsion scopique. Chez lui, même une tache de vin rouge sur une nappe peut devenir un motif. Toutefois, il dessine peu par observation. « Quand j’élabore des costumes pour le théâtre, j’illustre l’imaginaire de quelqu’un. J’ai besoin, sinon, d’avoir un texte. Je n’ai jamais eu en tête de devenir peintre, mais toujours de dessiner au service d’un projet. » Il admire le trait de Sempé, de l’illustrateur anglais Ronald Searle, de Tomi Ungerer ou les dessins de Kiraz pour le magazine Jours de France.
Vivre dans son temps
Les murs du musée des Beaux-Arts sont comme des pages blanches, un espace de projection où s’exprime pêle-mêle sa liberté de création. Lors du montage de l’exposition, il a ajusté les éléments jusqu’à la dernière minute, ajoutant une œuvre ici, un cadre là. Il vient du prêt-à-porter et de la scène. Comme pour un défilé, ou pour un spectacle vivant, il travaille directement sur le plateau.
L’ancien grand prieuré de l’ordre de Malte transformé en établissement consacré au peintre Jacques Réattu est un écrin idéal. En 2008, le designer y avait mis en scène « Musée Réattu/Christian Lacroix » et offert à l’institution de son enfance un « coup de jeune dont elle ne s’est pas remise, fort heureusement ! », reconnaît Andy Neyrotti, conservateur et commissaire associé de l’exposition de dessins. En 2012, l’artiste était à nouveau sollicité pour penser « Les Picasso d’Arles : invitation à Christian Lacroix ». « À une époque, on pouvait croiser Pablo Picasso dans la rue, se souvient-il. C’était de la peinture sur pattes. Il existait. Il était là avec nous. C’est ici que j’ai vu ma première exposition du peintre espagnol. »
Depuis, Arles a bien changé. « La ville est en pleine lumière. Mais, dans les années 1950, j’allais à l’école en traversant les ruines. Un canal à ciel ouvert charriait des cadavres de taureaux éventrés en bas des arènes. J’étais comme un petit Romain le jour du sacrifice. C’est sans doute pour ça que j’aime la noirceur, le cinéma en noir et blanc. D’ailleurs, je rêve en noir et blanc, jamais en couleurs », raconte-t-il avant de doucement se livrer, non sans humour : « Quand je dessine librement ne sortent que des monstres, une façon de décompresser, de déstresser. Ils ne sont pas glauques. Quoique pour certains… Je n’ai jamais fait d’analyse. Je devrais peut-être… Je crois que c’est pour ça que je dessine d’une manière un peu ludique, enfantine et gaie. Car, à l’intérieur, ce sont ruines, cadavres, charognes et compagnie. »
Pour son 75e anniversaire, Christian Lacroix a reçu un tirage de Lucien Clergue, une vue du cimetière de Trinquetaille avec ses… croix. On lui offre fréquemment des représentations de taureaux, des toreros, des figures arlésiennes avec lesquelles ce Taureau ascendant Lion a souvent joué. Mais les goûts photographiques de cet amateur éclairé vont en revanche plutôt vers le contemporain. Fouillant sur Instagram, il se moque des grandes signatures. « De toute façon, je ne pourrais pas les acquérir. Même si j’étais milliardaire, j’irais chercher des daguerréotypes, des photographies rares ou drôles. »
Les images de sa collection parsèment l’accrochage permanent, dans les étages du musée Réattu : Sarah Moon, Guillaume Janot, Laurent Goumarre, Katerina Jebb… Un cliché mis en scène dans un supermarché de Véronique Ellena côtoie ainsi une peinture d’histoire. Pourquoi lui, l’homme attiré par le passé, a-t-il tourné les yeux vers la production photographique actuelle ? « Pendant longtemps, j’ai cherché à éviter le moment et le lieu dans lequel j’étais. Au collège, je me baladais avec un numéro de L’Illustration de 1937 sous le bras, habillé comme mon père pendant la guerre. Et puis, à l’aube des années 2000, j’ai compris que je ne pouvais pas vivre par procuration et que j’appartenais à cette époque. Je me suis intéressé à l’art contemporain. J’ai visité une galerie et acheté ma première photographie. Une des Photogenetic Drafts [1991] de Joachim Schmid. » Il poursuit : « Cet Allemand est un récupérateur, il ne crée ni ne produit aucune image lui-même, mais travaille à partir de clichés trouvés, de négatifs abandonnés ou d’images collectées sur Internet. J’aime l’idée qu’avec du faux, on fasse du vrai. J’aime rencontrer de jeunes artistes. Souvent, je suis tombé sur leur premier travail, leur première photographie, leur premier tableau, ça me plaît bien de les accompagner un peu. » Cet été à Arles, suivez le guide.
1. Un ouvrage rassemblant la correspondance entre Christian Lacroix, Eric Ruf et Denis Podalydès autour de leurs collaborations est à paraître chez Actes Sud.
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« Christian Lacroix. Dessins, gribouillages et graffitis » et « Christian Lacroix. Collectionneur de photographies », 4 juillet-4 octobre 2026, musée Réattu, 10, rue du Grand-Prieuré, 13200 Arles.




