Certaines collections se lisent comme des sédiments: couche après couche, elles racontent une terre, une fortune, un goût qui se solidifie avec le temps. Celle de Graziella Patiño de Ortiz Linares (1900-1980) commence en Amérique latine, dans les mines d’étain de son père Simón Iturri Patiño, le « Rockefeller des Andes », qui bâtit depuis Cochabamba (Colombie) un empire minier, bancaire et ferroviaire. De ce métal gris, sorti de la roche, naîtra un jour l’or des salons parisiens. En 1926, le généreux Simón Iturri Patiño offre à sa fille et à son gendre Jorge Ortiz de Linares, ministre plénipotentiaire de Bolivie, l’hôtel Blumenthal, au 34, avenue Foch. Le couple s’y installe, quarante ans durant, dans un décor conçu avec la Maison Jansen, l’antiquaire Marcel Bissey, la Matthiesen Gallery et l’expert Jacques Helft, fait de boiseries blanc et or venues de l’ambassade de France à Vienne, de cheminées Louis XV ou de laques de Chine…
Les peintures dominent cette vente de 60 lots, dont le total est évalué entre 23 et 33 millions d’euros. L’Île enchantée d’Antoine Watteau, réalisée en 1717 (est. 8 millions d’euros), est l’une des dernières toiles majeures du maître en mains privées et fut le clou de la rétrospective de 1984 au Grand Palais, à Paris. Pierre Rosenberg y voyait « un spectacle magnifique de la nature ». L’Instant désiré (1770) de Jean-Honoré Fragonard (est. 2,5-3,5 millions d’euros) répond au Verrou du musée du Louvre, l’artiste étant pour Pierre Étienne, vice-président de Christie’s France, « un choix naturel », tant il incarne « cette aisance picturale mise au service du plaisir ». Les Petits Danseurs d’Antoine Le Nain (est. 2 millions d’euros), venus de la collection de Gabriel Cognacq, et Jules César de Jean-Auguste-Dominique Ingres, commande de Napoléon III (est. 1 million d’euros) avec ses dessins préparatoires, complètent le corpus, aux côtés d’une œuvre d’Eugène Delacroix offerte au comte de Mornay et de deux paysages de Fra Bartolomeo.
L’orfèvrerie occupait aussi une place de choix chez la fille du « roi de l’étain ». Quatre candélabres du service royal du Portugal par Thomas et François-Thomas Germain (est. 3 millions d’euros), rescapés du séisme de Lisbonne de 1755 et de la fonte révolutionnaire, comptent parmi les derniers exemplaires privés d’un service aujourd’hui partagé entre le musée du Louvre, à Paris, et le Metropolitan Museum of Art, à New York. Une aiguière de Nicolas Delaunay (est. 600 000-800 000 euros), orfèvre de Louis XIV, et des couverts d’or du « petit couvert » du roi de Pologne enrichissent la collection, comparée à celles des Rothschild et de David-Weill.
Le mobilier n’est pas en reste, avec un bureau attribué à André-Charles Boulle (est. 400 000 à 600 000 euros), un tapis de la Savonnerie royale (est. 1 million d’euros), une commode japonisante de Criaerd et une paire d’encoignures de B.V.R.B. provenant du château de Crécy, chez Madame de Pompadour. Le tout constitue un ensemble « remarquable de cohérence », résume Paul Gallois, codirecteur de la vente.
En 2013 déjà, Christie’s Genève avait mis à l’encan trois bijoux ayant appartenu à Simón Patiño, parmi lesquels le collier Cartier acheté en 1938 : un premier chapitre, avant que la dispersion prévue à Paris ne referme, cette fois, tout un monde.
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« Graziella Patiño De Ortiz Linares Collection », 23 septembre 2026, Christie’s, 9, avenue Matignon, 75008 Paris.




