Les ferments et les prémices de l’étude au long cours que publie aux Éditions Macula l’historien d’art Arnauld Pierre, Machines célibataires. La fabrique du posthumain, sont à chercher dans les travaux qu’il a consacrés depuis une vingtaine d’années à l’œuvre de Francis Picabia, à l’art optique (« L’Œil moteur. Art optique et cinétique, 1950-1975 », musée d’Art moderne et contemporain de Strasbourg, 2005) et à Nicolas Schöffer (« Rétrospective », LaM, Villeneuve-d’Ascq, 2018) ou encore aux maternités cosmiques (Maternités cosmiques. La recherche des origines, de Kupka à Kubrick, Hazan, 2010). C’est dire s’il est familier, passionné même, du vaste domaine des croisements entre art, science et techniques qui ont fourni certains de ses plus importants chapitres à l’histoire de la modernité et dont la relecture semble, aujourd’hui, d’autant plus urgente que les évolutions technologiques font peser sur la pensée une emprise sans précédent.
L’HUMAIN HYBRIDÉ
De la seconde moitié du XIXe siècle et du positivisme défini par Auguste Comte à la Biennale de Venise dirigée par Cecilia Alemani en 2022 (« The Milk of Dreams »), « apothéose du posthumain, du cyborg et du rejet de tout référentiel anthropocentrique » (page 485), l’auteur suit la piste de ce qu’il désigne comme « un fantasme de convergence de l’humain et du technologique à travers une filiation mécanique » (page 227), dont il repère, avec autant d’érudition scientifique que de curiosité entre autres cinéphilique, les multiples manifestations et mutations au fil du temps.
Il donne ainsi toute leur profondeur historique et conceptuelle à ces « machines célibataires », baptisées par Michel Carrouges en 1954 à partir de La Mariée mise à nu par ses célibataires, même (1915-1923) de Marcel Duchamp, qui, autant que d’une redéfinition des canons de l’art, est porteuse d’une réflexion inédite sur le devenir de l’humanité à l’âge de la machine. Ainsi croise-t-on dans ces pages nombre des créatures qui ont pu incarner en leur temps les fantasmes de dépassement par la technique : de l’Enigmarelle de Frederick J. Ireland, dont la venue avait été annoncée pour l’ouverture de l’Exposition internationale du surréalisme de 1938 à Paris, à Robby the robot du film Forbidden Planet (Planète interdite, Fred M. Wilcox, 1956), qui a effectivement fait sensation, en passant par « This is Tomorrow » à la Whitechapel Art Gallery, à Londres, en 1956, les Erotomobiles d’Evelyne Axell ou l’univers cyberpunk de Ghost in the Shell (1989-1991) du mangaka Masamune Shirow.
Il y est question de désirs autant que d’émancipation, de psychanalyse et de politique, d’enfantement autant que de morts violentes, d’industrie et de science-fiction, de cybernétique et de cyborgs, de vulgarisation scientifique et de dérives idéologiques, de pensée dominante et d’occupation des marges, le tout mis en forme et en tension. Et l’on sort de cette lecture exaltante avec la conviction que dans l’art se pense et s’invente un monde intelligemment humain, parce que corporellement hybridé.
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Arnauld Pierre, Machines célibataires. La fabrique du posthumain, Paris,
Éditions Macula, 2026, 520 pages, 44 euros.




