Pour qui s’intéresse à la fabrique de l’histoire de l’art et à la vaste question de la distinction, l’essai de Jean-Baptiste Carobolante, La Peinture de masse. Art et société de consommation, édité par L’Atelier contemporain, est une lecture indispensable. À l’origine de ce livre, le constat fait par l’auteur que les œuvres, composées de façon standardisée dans un but purement marchand (pour l’essentiel, des peintures destinées à être reproduites en grand nombre et vendues dans les supermarchés ou les magasins de souvenirs), ne sont jamais étudiées par les historiens d’art, au contraire des musiques populaires ou des séries B, intégrées depuis plusieurs décennies à l’histoire de la musique et du cinéma.
Le fantasme d’un « art pour tous »
Aussi l’auteur entreprend-il une recherche novatrice sur les conditions de création de ces images imprimées sur toile ou sur papier glacé, commercialisées à une échelle industrielle à partir des années 1950 en Europe et aux États-Unis, leurs motifs récurrents et la place qu’elles prennent dans les foyers des classes populaires et moyennes. Il enrichit sa pensée des apports des cultural studies, ainsi que de l’histoire sociale et économique, dans une approche de sa discipline aussi ouverte que dynamique. Il désire réhabiliter la culture populaire comme objet d’étude autant que rendre lisibles les ressorts politiques de sa diffusion, validée par les élites au pouvoir.
Dans son essai, Jean-Baptiste Carobolante identifie six grandes catégories iconographiques de la peinture de masse : la peinture familiale (essentiellement des représentations d’enfants tantôt malheureux, tantôt rieurs), l’imagerie féminine, la peinture touristique et exotique, la peinture nostalgique, la peinture fantastique et l’art red-chip « qui célèbre la consommation et le nouveau capitalisme ».
Ces œuvres commerciales et populaires accompagnent avec à-propos les nouveaux modes de vie de l’après-guerre : la maison individuelle à bas coût tenue par une ménagère exemplaire, le supermarché comme temple de la consommation, la voiture, etc. Leur succès s’explique aussi par les idéaux qu’elles véhiculent – l’innocence enfantine, la Parisienne ou la pin-up, le voyage touristique et authentique, l’ailleurs, le passé mythique, l’exploration spatiale ou encore le décoratif. De la sorte, la peinture de masse reflète un imaginaire consumériste, reposant sur le fantasme d’un « art pour tous ». Celui-ci est en réalité « un art conçu pour [le peuple] – et donc, selon une logique descendante ».
Et Jean-Baptiste Carobolante de conclure avec fulgurance :« Ces classes subalternes n’ont ni les moyens ni le temps de produire un art au sens capitaliste du terme ; elles produisent de l’usage, du commun, de la vie. Et lorsque surgit un art dit “populaire” – blockbusters, musique pop ou peinture de masse –, il s’agit toujours d’un imaginaire façonné par le capitalisme, pour mieux entretenir un ordre fondamentalement inégalitaire. Un art de la distraction, de l’adhésion, et non de l’émancipation. »
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Jean-Baptiste Carobolante, La Peinture de masse. Art et société de consommation, Strasbourg, L’Atelier contemporain, 2026, 368 pages, 28 euros.




