Suzanne Doppelt et Daniel Loayza ont consacré à la mouche une Anthologie littéraire (Bayard, 2013), tandis que Daniel Arasse, s’intéressant à l’art de la Renaissance italienne, fit de celle si parfaitement peinte par Giotto sur le nez d’une de ses figures – et que, selon Giorgio Vasari dans son ouvrage historique, son maître Cimabue avait en vain tenté de chasser – « l’emblème de la maîtrise nouvelle des moyens de la représentation mimétique, comme si la conquête de la vérité en peinture était passée par celle de son détail ressemblant » (Le Détail. Pour une histoire rapprochée de la peinture, Flammarion, 1992). Loin de cette pensée du détail, l’Allemand Peter Geimer reprend l’enquête en proposant de dresser, à partir d’un certain nombre de leurs représentations, un « portrait » de ces insectes, dont le caractère familier égale la mauvaise réputation.
UN REGARD IMPRÉVU
Et ce portrait commence avec cette mouche qui, un jour, au Caire, en Égypte, aux environs de 1870, s’est trouvée prise au piège de la couche de collodion humide, tandis qu’Antonio Beato photographiait des tombeaux de Mamelouks, et qui, en mourant, est passée à la postérité : elle a bel et bien été, celle dont la plaque ayant enregistré une image d’édifices funéraires est devenue littéralement la sépulture. À cette mise en abyme, repérée aux premiers temps de la photographie – qui parle de brièveté de la vie autant que de mémoire conservée, d’optique autant que d’empreinte directe, d’indice autant que de matérialité –, l’auteur ajoute l’initiative propre du diptère se posant dans le champ de l’image, et aboutissant de ce fait à une manière d’autoportrait.
Partout où il en repère l’irruption – comme ici –, qu’il s’agisse de photographies, de films, de peintures ou d’illustrations de toutes sortes, Peter Geimer souligne que les mouches n’ont pas été dirigées, « appelées », voire attendues. Si en s’imposant de la sorte, elles dérangent tant, c’est qu’elles « représentent l’altérité radicale qui ne nous vise pas, mais qui ne nous lâche pas non plus » (page 23). Elles nous ont à l’œil, écrit-il. Et pourtant, nous ne saurions nous identifier à elles. Ces petites bêtes paraissent tout au plus des « objets mobiles », maintenus à une distance que leurs yeux si étranges rendent irréductible – au point que certains les croiraient aveugles faute de parvenir à se représenter leur vision. L’auteur analyse certaines tentatives menées en ce sens, avec pour horizon les considérations actuelles sur la redéfinition des rapports, au sein du vivant, entre humains et non-humains. Il creuse encore pour finir le paradoxe par l’évocation des expériences de laboratoire où les mouches servent de substitut biologique à de nombreux organismes, dont le nôtre : ce qu’il faut bien, d’une façon ou d’une autre, regarder en face.
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Peter Geimer, Mouches. Un portrait, Paris, Éditions Macula, 2026, 136 pages, 18 euros.




