Conçue par Didier Claes, expert en arts africains, qui, pour l’occasion, a troqué sa casquette de galeriste pour celle de commissaire, la manifestation « Africa Legacy. Berceau de l’art » à l’Espace Vanderborght, à Bruxelles, a pour ambition d’ouvrir une réflexion sur la manière dont les artistes africains contemporains font émerger des formes nouvelles en regard de leurs prédécesseurs. Selon ce spécialiste, l’exposition « n’a pas pour vocation de réécrire l’histoire de l’art africain, mais de poser un regard actualisé. Elle invite avant tout à voir, ressentir, se laisser toucher par la beauté des œuvres et affirmer la place essentielle de l’Afrique dans l’histoire universelle de l’art ». Il rappelle que « cela fait près de quarante ans qu’il n’y a plus eu de grande exposition sur l’art africain à Bruxelles¹. Il était donc temps d’en proposer un nouvel état des lieux. Bruxelles est non seulement la capitale de l’Europe, mais elle entretient aussi un lien historique avec le Congo et, de façon plus générale, avec toute la culture de l’Afrique centrale ».
L’influence de l’art africain
Avec pour sous-titre « Berceau de l’art », « Africa Legacy » part du principe que le continent africain est l’un des creusets essentiels de la création artistique mondiale. Par la richesse de ses formes, la diversité de ses cultures et la profondeur de ses symboles, il a nourri, au fil des siècles, des courants esthétiques majeurs. L’Afrique a également inspiré des artistes bien au-delà de ses côtes, à commencer par les cubistes au début du XXe siècle, à l’instar de Pablo Picasso – « Les Demoiselles d’Avignon n’existeraient pas sans l’art africain », sourit Didier Claes.
En faisant se côtoyer sculptures, masques, peintures, portraits et mises en scène photographiques, l’exposition valorise un ensemble des plus vivants, à l’image même d’un patrimoine qui ne cesse d’évoluer tout en étant constamment réévalué. Il s’agit moins ici de démontrer qu’il existe une filiation directe entre le passé et le présent – le choix des œuvres est assez explicite de ce point de vue – que de montrer la création toujours en mouvement de ce continent. Les références aux racines se conjuguent avec une évidente capacité d’innovation, tous territoires géographiques confondus. Ainsi, au-delà de sa dimension patrimoniale et esthétique d’une part, novatrice et contemporaine d’autre part, « Africa Legacy » propose une réflexion sur l’influence mondiale de l’art africain, à savoir « une force créative qui continue d’inspirer et de transformer les imaginaires d’aujourd’hui », comme l’explique Didier Claes. Lequel poursuit : « En dehors de toute discussion sur la restitution de certaines pièces – aucun des objets présents n’est sujet à polémique – ou du débat sur le postcolonialisme, ce qui importe ici est de rendre hommage aux artistes anciens et actuels, et d’accorder de la visibilité à leurs œuvres. » « Nous essayons de les faire parler pour elles-mêmes, en les sortant de la tradition établie ou du colonialisme », soutient-il.
Réunissant 165 objets traditionnels et 100 œuvres contemporaines réalisées par une centaine d’artistes, l’ensemble offre un large panorama de la création africaine et diasporique. Environ 40 % des pièces anciennes proviennent d’ethnies originaires de la République démocratique du Congo, une ex-colonie belge, le reste étant issu pour l’essentiel de la Côte d’Ivoire, du Gabon, du Mali et du Cameroun. La répartition des cinquante-six artistes contemporains est presque équivalente, puisque vingt d’entre eux sont natifs du Congo. Le Bénin et l’Afrique du Sud comptent cinq représentants, la Côte d’Ivoire, le Mali et le Sénégal quatre, le Ghana et le Cameroun en dénombrent trois.
Objets anciens et oeuvres contemporaines
Déployée sur deux niveaux, l’exposition échappe fort heureusement aux dialogues parfois forcés entre art ancien et contemporain. Le rez-de-chaussée immerge le visiteur dans la force spirituelle et la richesse symbolique des diverses cultures africaines au travers de pièces classiques : de superbes masques d’une extraordinaire inventivité plastique côtoient des personnages le plus souvent assis et parés de leurs accessoires divins ou de pouvoir, ainsi que de splendides figures féminines emplies de la grâce verticale de leurs formes élancées.Au milieu d’elles viennent parfois se glisser de rares représentations d’un père à l’enfant. « J’ai choisi des objets parmi les plus caractéristiques : ceux liés à une main de maître, à une identification, précise le commissaire. On regarde d’abord une œuvre d’un point de vue esthétique puis on essaie de comprendre, enfin on approfondit, comme le montrent les notices détaillées publiées dans le catalogue². »
Une statue en bois d’un artiste ngombe, au modernisme affirmé, haute de 2 mètres et faite d’assises superposées – en lien avec l’intronisation des chefs – semble répondre à celle dix fois plus petite d’un sculpteur lega, à la singularité abstraite définie par la juxtaposition de cercles et de losanges. Une abstraction qui se retrouve souvent : notamment dans un étonnant double masque-heaume d’un artiste bembe.
À l’étage, les multiples formes de l’art moderne et contemporain proposent des pratiques plus diversifiées. Cette partie s’ouvre sur les débuts de la modernité picturale congolaise avec un ensemble d’aquarelles de Djilatendo (vers 1890-vers 1953) et d’Albert Lubaki (vers 1896-vers 1939). La photographie est quant à elle représentée par Seydou Keïta, Malick Sidibé, Samuel Fosso, Omar Victor Diop, Robin Rhode, Gosette Lubondo, Derrick O. Boateng et Fabrice Monteiro.
Parmi les plasticiens, citons Jean-Pierre Bers, Chéri Samba, Kendell Geers, Aimé Mpane, Steve Bandoma, Eddy Kamuanga Ilunga, Géraldine Tobe, Omar Ba, Romuald Hazoumè, Duncan Wylie, Vitshois Mwilambwe Bondo ou encore Marie De Decker et ses énigmatiques formes organiques rehaussées d’or. Il est impossible de manquer Les Pleureuses, une toile monumentale bicolore d’une longueur de 10 mètres réalisée pour l’occasion par Barthélémy Toguo, ou la peinture de Roméo Mivekannin, Esclaves à Zanzibar. Le travail de ce dernier est sans doute l’un de ceux les plus ancrés dans l’histoire contemporaine de l’Afrique, qu’il revisite sans rien concéder.À travers des compositions marquantes qui interrogent mémoires, identités et représentations, l’artiste béninois propose une lecture critique et incarnée des récits historiques. Son œuvre constitue de ce fait l’une des plus emblématiques de cette exposition.
¹ Ce fut « Utotombo, l’art d’Afrique noire dans les collections privées belges », au palais des Beaux-Arts, en 1988.
² Didier Claes (dir.), Africa Legacy. Berceau de l’art, Bruxelles, Fonds Mercator, 2026, 264 pages, 49 euros.
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« Africa Legacy. Berceau de l’art », 4 septembre-1er novembre 2026, Espace Vanderborght, rue de l’Écuyer, 50, 1000 Bruxelles.



